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"Tazri'a"

Rav Shlomo Aviner

Quelle est notre mission ici-bas ?


Voilà la question ! La réponse est simple : pratiquer le culte, magnifier Son Nom.

Tout ce qu'on peut faire, les entreprises les plus importantes, les talents les plus immenses, tout cela est pratiquement sans valeur au regard du culte, sublime, être associé à Dieu dans l'Acte de la Création et dans la magnification de Son Nom. Voilà ce qui donne à l'homme son sens, son honneur et sa réussite les plus élevés.

Dans le Tiféret Israël (Chapitre III), le Maharal de Prague explique qu'ici-bas, l'homme est une création toute particulière. Dans les "mondes supérieurs", entendu par-là ceux des anges, des "séfirot" (médiations par- lesquelles l'Eternel fait parvenir ici-bas le flux de vie sous ses différentes modalités) et les cieux sont, d'emblée, purs et saints. En revanche, ce bas-monde, entendu par-là la matière, les végétaux, etc., sont, d'emblée, bassement matériels même si, à l'instar des mondes supérieurs, ils sont immuablement tels quels. L'homme est particulier, en ceci qu'il participe des deux dimensions, céleste et terrestre, de l'âme et du corps ou, plus exactement, qu'au niveau de la mise en pratique, il participe du terrestre et, en potentiel, du céleste. Pour mettre en pratique ce potentiel céleste, on doit se donner du mal, "L'homme est né pour faire des efforts" (Job V, 7) "Pour tout ce qui a trait à la Torah", précise le Talmud (Sanhédrin 99 b), au niveau de l'Etude comme de la pratique des "mitsvot" ("commandements", "lois rabbiniques", "bonnes actions") ; c'est par elles qu'on se sanctifie, comme on le déclare avant de les pratiquer : "Qui (L'Eternel) nous a sanctifiés par Ses mitsvot". Elles nous font passer du terrestre au céleste, l'essence-même du culte à rendre à l'Eternel Qui, précisément, a créé le terrestre pour que nous le rendions céleste.

Nos Maîtres du "Midrash" ont enseigné : "L'Eternel a ardemment désiré (par définition, on ne peut employer que des mots humains pour parler de ces questions transcendantes) avoir une résidence (l'un de Ses Dévoilements) dans ce bas-monde" (Tan'huma, Mavo, 16) ; entendu par-là, explique l'auteur du Tania, résider dans les actes, dans les qualités morales, dans les pensées, les sentiments et dans les plaisirs de l'homme, la destination sublime de ce dernier, "Se délecter en l'Eternel", comme l'explique l'auteur du Sentier de Rectitude (début), l'aboutissement d'un long "effort" de sanctification. Certes, la "délectation" dans toute sa plénitude ne participe que du monde futur ; cependant, lorsqu'on atteint le haut niveau de "'hassidout", de "piété extrême" dont parle ce livre, une certaine part à cette "délectation" est déjà acquise.

En fait, le Sentier de Rectitude est comme "l'Echelle de Jacob" (Gen. XXVIII, 122), "Dressée sur la terre, son sommet atteignant le ciel", l'ascèse par laquelle l'homme devient céleste, se dépasse. La pensée païenne enseigne que "Je dois être ce que je suis" ; le judaïsme, en revanche, que "Je dois me dépasser sans cesse davantage". Le plus élevé, c'est précisément en nous qu'il se trouve, en potentiel dans notre âme.

Voilà notre destination, comme évoquée au-début de notre propos, être associés à l'œuvre grandiose du Créateur, chacun suivant ses forces, ses efforts et son envergure.



Rav Ména'hem Man


Pharaon et ses serviteurs, c'est aussi en nous qu'ils se trouvent


Le Zohar fustige ceux qui ne voient dans les récits de la Torah qu'une succession d'événements. En particulier, les "situations" qu'ils décrivent ne sont pas seulement des narrations mais fixent pour l'éternité des dialectiques en constant état de conflit dans le cœur de l'homme, celle de la captivité en Egypte et de la sortie de ce pays, en particulier, d'où la référence constante à cette problématique.

Littéralement, on entend par "serviteurs de Pharaon" les hauts dignitaires qui vivaient dans son entourage et qui étaient chargés de mettre sa volonté en pratique. C'est pourquoi ils ont été frappés eux aussi par les Dix Plaies d'Egypte" (cf. Nom. XXXIV et passim). (Mentionnons en passant qu'ils ont été conscients de la Présence divine avant leur maître).

Constamment, la Torah prescrit de réactualiser et de retransmettre aux générations à venir la dialectique de l'Egypte et la Délivrance qui s'en est suivie : "Dieu dit à Moïse : "Va chez Pharaon. Je l'ai rendu obstiné, lui et ses serviteurs, afin de montrer ces signes miraculeux parmi eux. Tu pourras ensuite confier à tes enfants et à tes petits-enfants que J'ai rendu les Egyptiens ridicules et que J'ai opéré des signes miraculeux parmi eux. Vous comprendrez alors que Je suis Dieu" (Ex. III, 1-2).

A première vue, on pourrait penser que seule la Délivrance est importante, certainement pas les dix Plaies ?! Mais "l'étonnement" disparaît lorsqu'on comprend la signification des "Plaies" en question. Elles n'avaient pas pour but d'obliger Pharaon à affranchir notre peuple puisque même lorsqu'il y a consenti, l'Eternel a "endurci" son cœur pour dévoiler Sa puissance. Par-là, précisément, Il faisait savoir à Son peuple et à l'humanité tout entière "Qu'Il était Dieu", (passim) Unique et sans partage et que, pour Le comprendre réellement, on devait renoncer totalement à la conception du monde qu'on avait jusque là.

Ainsi, loin d'être "anecdotique", le récit des Dix Plaies intériorise et perpétue l'unicité de Dieu. C'est pourquoi on doit le vivre au présent et non pas au passé. Dans cet esprit, les Maîtres de la "Mishna" (Pessa'him 10, 5) ont enseigné qu'on devait se considérer comme personnellement sorti d'Egypte. Par-là, ils ne voulaient pas nous inciter à retourner vers le passé mais, au contraire, à comprendre que le processus de la Sortie d'Egypte n'était pas achevé mais qu'il était le cours-même de notre vie. C'est pourquoi, constamment, nous le réactualisons.

Corroborant ce fait, le Rav Kook enseignait que le processus, amorcé jadis, ne s'achèvera qu'avec l'arrivée du Messie. Toujours dans le même esprit, à propos du verset : "Dieu qui les fait sortir d'Egypte" (Nom. XXIII, 22), l'auteur du Or Ha'haïm fait remarquer l'emploi du présent, nous-mêmes étant personnellement concernés, comme ci-dessus mentionné, c'est donc de notre propre affranchissement qu'il s'agit, c'est pourquoi, constamment, nous l'effectuons à nouveau, non seulement à titre collectif mais aussi à titre individuel.

Développant cette idée "dans la Lettre à son Fils (Kitvé Harambam) ", Maïmonide expliquait que Pharaon n'était rien d'autre que le penchant au mal, présent dans le cœur de chacun de nous, au niveau du psychisme dans sa dimension terrestre. Moïse incarne l'Esprit dans sa dimension céleste ; l'Egypte, le corps ; les "serviteurs" de Pharaon, les membres ; le pays de Goshen, enfin, l'endroit du cœur.

Pharaon et Moïse, intériorisés en nous, luttent constamment pour s'approprier l'esprit. Le Pharaon qui est en nous ne peut pas nous inciter au mal sans l'aide de ses "serviteurs", les membres de notre corps, qui transmettent au cerveau ce qui est "bon pour nous, ce qui "vaut la peine". Voilà l'origine de la première faute : "La femme vit que l'arbre était bon comme nourriture et agréable aux yeux" (Gen. III, 6). Notre vouloir et notre faire sont la conséquence directe du monde dans lequel nous vivons. Lorsque les "serviteurs de Pharaon" cherchent à nous convaincre que, dans la vie, l'important c'est l'argent et les plaisirs de ce bas-monde, alors le "Pharaon intérieur" peut plus aisément nous soumettre à sa volonté, tandis que Moïse et Aaron, intériorisés, nous disent que nous devons nous affranchir de l'ascendant de ces pensées et que ce monde est totalement différent.

Si on veut devenir libre et connaître l'Eternel, on doit vaincre ces erreurs nuisibles de conception. La meilleure manière de lutter contre Pharaon c'est de "frapper" ses serviteurs et de réduire à néant les "messages" émanant de la matérialité qui prônent le beau, la puissance et l'argent comme fin en soi, en constant état de conflit avec la beauté authentique de la Torah, effort sur soi qui est l'essentiel de notre vie.

Patiemment, avec amour, on doit s'entretenir de la dignité sublime d'être "serviteur de l'Eternel" et, parallèlement, enseigner à quel point les "serviteurs de Pharaon" ont, depuis toujours, été dans l'erreur.


(Traduit et adapté par Maïmon Retbi)