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"Tétsavé"

Rav Elisha Aviner

Hypocrisie ou pressions sociales ?

Un témoignage, quelques réflexions


Un témoignage

"J'aurais dû être la mère la plus heureuse au monde et fière de mon fils en raison des louanges que l'on fait sur lui. Les voisines louent sa serviabilité et son savoir-vivre. Périodiquement, je reçois une lettre du professeur principal qui signale sa contribution à la bonne ambiance qui règne dans la classe. Depuis quelque quatre ans, il fait partie du comité de bienfaisance du lycée. Au mouvement de jeunesse aussi, on le pressent comme chef. En bref, un jeunehomme exemplaire qui aurait dû nous donner beaucoup de satisfaction. Mais chez nous, il est infernal, insupportable, ni poli ni serviable, ni désintéressé ni dévoué. Même quand on le supplie d'aider, il ne lève pas le petit doigt. Il se plaint constamment, il est effronté, s'insurge contre nous et sape l'atmosphère familiale. Parfois, il me prend l'envie de hurler et de lui dire : "Pourquoi, dehors, tu joues l'enfant sage ?! Tu bernes tout le monde !" Désespérée, je me dis : "Je vais lui arracher son masque ! Je vais inviter les voisines et son professeur principal pour qu'ils le voient sous son vrai jour !"



Quelques réflexions sur ce témoignage -

Souvent, en effet, il y a une contradiction entre le comportement de l'enfant chez lui et à l'extérieur. Ce témoignage est un bon exemple de ce dualisme, qu'il concerne le domaine profane ou religieux. L'inverse est tout aussi vrai : le jeunehomme (ou la jeunefille) aura une conduite exemplaire au sein de sa famille et déplorable au lycée.

Certains parents interprètent ce dualisme comme de l'hypocrisie. De là, ils en déduisent à tort qu'il dissimule ses défauts derrière un fard ; sinon, se demandent-ils, comment expliquer ces deux comportements si éloignés l'un de l'autre ?! - En réalité, il se met un masque pour des raisons intéressées : gagner la sympathie, le respect, etc. de son entourage, du moins en apparence, un peu comme Esaü qui utilisait la fourberie pour abuser son père, Its'hac, et pour passer à ses yeux pour un "Juste" (cf. les nombreux enseignements à valeur de témoignages sur Gen. XXV, 28). Et lorsque le grand Patriarche découvrit soudain le vrai visage de son fils, "il fut frappé de terreur" et vit les Portes de l'Enfer (Pessikta Dérabbi Kahana sur XXVII, 33).

Mais qu'on ne s'y méprenne pas. Esaü utilisait l'hypocrisie comme première nature à des fins bassement intéressées. En revanche, dans le cas présent, il ne s'agit nullement de ce travers mais d'un stratagème, comme analysé plus-haut.

Qu'on ne craigne pas non plus de voir dans ce comportement un dédoublement de la personnalité. "L'homme est un animal social" qui a des interactions avec son milieu. En général, l'enfant (ou le jeunehomme) se conduit de la même manière chez lui ou à l'extérieur ; cependant, certains peuvent réagir différemment suivant le milieu où ils se trouvent sans pour autant être "hypocrites", et ces deux comportements sont tout aussi authentiques.

A ce dualisme, on peut donner de nombreuses explications : à l'extérieur, le milieu ambiant permet au jeunehomme de dévoiler le caractère positif de sa personnalité, ce dont on doit le féliciter. Se sentant plus à l'aise que chez lui, il extériorise plus positivement son potentiel car, au sein de sa famille, il se sent en situation de confrontation et agit maladroitement. A l'extérieur, son cadre l'encourage à avoir une conduite positive, motivation qu'il ne trouve pas chez lui ; "D'intéressée (au départ), elle devient désintéressée" (Sources passim).

L'inverse est tout aussi vrai, et les raisons qui expliquent cette conduite contradictoire sont du même ordre. Comme ci-dessus mentionné, on ne doit pas le suspecter d'hypocrisie. Au contraire, on doit l'encourager et le féliciter lorsqu'il se conduit bien et espérer que ses qualités authentiques finiront par avoir totalement le dessus.



Rav Nétanël Lévi

Conférencier en matière de

"Réflexions sur la nature sous une perspective juive"

Le langage du mois d'adar



Chaque mois a son "langage". Celui du mois d'adar est suggestif, laisser l'émotion compléter les événements qui planent dans l'air.

Se promener entre les lignes de la "Méguila" (Livre d'Esther) c'est se sentir en exil, rester sur une interrogation et vouloir écouter une prophétie qui ne vient pas.

Implicitement, la Torah fait allusion à Esther, (comme il est dit) : "Oui, Je cacherai ("hesther" Ma face" (Traité 'Houlïn 139 sur Deut. XXXI, 18). Intrigues de cour, menaces au sein du palais royal, en Perse, menaces, aussi, de l'Iran, Perse d'aujourd'hui, qui rêve de susciter en nous l'épouvante ! Mais, bien vite, notre cœur, aux aguets, se met en quête de la Main transcendante et cachée.

Je crois entendre parler "adar", au travers de ses initiales : "Points de discours officiels !" Apostrophe dont les initiales sont les lettres de ce mois !" "Alors, me dis-je en moi-même, que laisse-t-il présager sous ce langage sibyllin ?!"

Oui, comme l'expliquait si bien Rabbi Elimélekh de Dinov : "A adar commencent les miracles cachés sous couvert de la nature agencée en lois depuis l'Acte de la Création" (Béné Issakhar II, 130), mode d'action de la Providence, à l'inverse de celle du mois de "nissan", tout de miracles manifestes, comme il y fait implicitement allusion ("nès", miracle ; d'après op. cit.).

Au mois d'adar, la nature, les plantes et les animaux cachent leur renouveau à la vie sous des masques. Tout mouvement, pourrait-on dire, ne dévoile pas moins qu'il ne cache, comme l'oiseau, par exemple qui, en dirigeant vers nous son appel, nous invite à le suivre pour nous éloigner de son nid, "La réalité est l'inverse (de ce qu'elle semble être ; Est. IX, 9)", le masque cachant et dévoilant à la fois les émotions et les intentions véritables. Le monde ("'Olam") que la science voulait réduire à un ensemble de lois physiques ne dévoile pas moins la Providence divine qu'elle ne la cache ("'alam", idée de "monde" et de "caché").

A adar, la pluie purifie l'atmosphère qu'Haman aurait voulu voir spirituellement souillée. Bien qu'il fût le Mal incarné et que la Torah nous prescrive d'effacer jusqu'à son souvenir sous les cieux (d'après Ex. XVII, 14 et passim), le Rav Kook (Midat Haahava) faisait remarquer que les Justes authentiques aimaient inconditionnellement tous les êtres, même 'Amalek, (ancêtre d'Haman) dont le nom ne doit être effacé que "Sous les cieux" (et non pas au niveau de sa racine céleste ontologique). Par son amour inconditionnel du créé sous toutes ses modalités, le grand Maître a irrévocablement vaincu le Mal et ses souillures. A nouveau, "L'inverse est tout aussi vrai". Après avoir extirpé le venin d'Amalek, il a fait entré ce dernier aussi dans le domaine de la foi. Dieu lui a également insufflé la vie et lorsque la comédie de la vie sera terminée, il ôtera son habit pervers et dira : "J'ai bien joué mon rôle, n'est-ce pas ? Pourquoi vous a-t-il fallu tant de temps pour me débusquer ?!" Car, lui aussi, fait encore partie du "langage" d'adar.

Ce mois exhale la langue des parfums que les deux principaux protagonistes du Livre d'Esther, Hadassa (le premier nom d'Esther, "myrte") et que Mordéchaï ("myrrhe quintessenciée") expriment au plus haut point, eux qui ont embaumé le monde du parfum de la foi. Grâce à eux, "Les Juifs ont reçu et mis en pratique", à nouveau et de plein gré, la Torah orale (Sources passim sur Est. IX, 27).

Ainsi, adar "exprime" aussi le renouveau du langage de la Torah orale, Torah de vie, que, lors de la Révélation sinaïtique, nous avions été réticents à recevoir et à "parler".

(Traduit et adapté par Maïmon Retbi)