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"Nasso"

Dr Michaël Aboulafia

Comment "Voir les voix" ?

Avec la Révélation Sinaïtique, un nouveau mode de perception s'est fait jour, voir les voix (d'après Ex. XX, 15). Avant ce grand événement, on les entendait uniquement par intuition. Par cette expression, on entend percevoir le réel avec une acuité beaucoup plus accrue.

Le plus souvent, l'œil est à l'origine de déboires. C'est pourquoi, essentiellement, la "réparation" de la personne, commence par là. La cupidité, la gloutonnerie, l'Internet et autres médias de ce genre, tout cela se réfère à l'œil. La colère en découle aussi car on condamne autrui d'après sa propre perception de la réalité. En revanche, "Voir les voix" exprime une perception en profondeur qui fait intervenir la dimension de la responsabilité. Voir les mots, c'est se sentir libre de pouvoir modifier la réalité qui leur est sous-jacente. L'aliénation (au sens philosophique du mot) et le report sur autrui de ses responsabilités

Les maladies, les querelles d'enfants, les divorces, etc. sont la conséquence de cette attitude de fuite. Celui qui fuit dans "l'aliénation" répète : "Je ne savais pas, je n'ai rien vu. Je n'irai pas consulter un spécialiste des problèmes de couple parce que tout est de sa faute !" Autant d'expressions de faiblesse de la part de celui qui refuse de comprendre que lui aussi est engagé dans ce qui se passe autour de lui.

Celui qui reporte sur autrui ses responsabilités est encore plus perverti parce qu'il se perçoit comme juste irréprochable et qu'il accuse systématiquement les autres : "C'est à cause de toi que je me suis mis en colère, que j'ai commis cet acte" etc. Non seulement il nie mais encore il accuse les autres de ses propres fautes. Bien souvent, nous incarnons ces deux formes de perversions. Souvenons-nous que notre libre-arbitre se limite à craindre ou à ne pas craindre l'Eternel : "Tout est soumis à l'Eternel sauf le fait (de (choisir) de Le craindre" (Traité Bérakhot 33 a). Par "Crainte (racine qui renvoie également à l'idée de "voir") de l'Eternel", littéralement, "Crainte des Cieux", on entend "Voir les voix", c'est-à-dire saisir la réalité en profondeur pour s'enrichir ensuite d'une nouvelle expérience morale.

La loi de la réfraction

Oui, les gens de notre génération sont grands. A preuve, la jeunesse, qui souffre tant de l'étroitesse d'esprit et qui est si avide du grand ! Etre "grand" c'est assumer ses responsabilités vis-à-vis de son entourage, améliorer ses qualités morales lorsqu'on prend conscience des travers d'autrui et mettre en exergue la générosité. Ce Juste, c'est nous-mêmes !

A présent, chacun comprend le besoin de dépasser l'individuel pour accéder au collectif, ce qu'on exprime d'abord au niveau de la prière, puis à celui des relations interpersonnelles sous leurs diverses modalités, celle du collectif étant, bien entendu, la plus globale.

On doit enseigner aux jeunes l'art d'assumer leurs sentiments. Parfois, par bonté excessive, on assume les sentiments d'autrui, de ses enfants, par exemple, attitude d'esprit préjudiciable parce qu'affectivement parlant, l'autre s'en remet à nous. Ainsi, l'enfant n'éprouvera pas la crainte de grimper sur un arbre parce qu'il sait que, pour ainsi dire, nous craignons pour lui. En d'autres termes, à notre génération, la responsabilité "se réfracte" sur autrui. On restreint (idée de "Tsimtsoum", "rétrécissement", concept cabaliste, Dieu s'est "restreint" pour permettre au créé d'accéder à l'être) pour permettre à l'autre d'assumer les siennes. En revanche, en assumant celles de l'autre, de mon enfant adolescent, par exemple, je risque de le priver de la possibilité de saisir le réel par lui-même. Je dois donc "restreindre" mes émotions à son égard pour permettre aux siennes de s'extérioriser. Ainsi, lorsque je parle avec lui, je dois m'efforcer de ne pas mettre dans sa bouche mes propres paroles. Voyant sa voix, je dois la laisser s'exprimer à son rythme.

Nous désirons voir notre Roi

Chacun d'entre nous peut assumer ses responsabilités, chacun dans son domaine. La mère, par exemple, qui choisit de repousser à plus tard une carrière pour mieux s'occuper de son bébé, est dit "sage" qui, à l'instar d'un Maître de la Torah, "Voit par anticipation" (inspiré de Maximes des pères 2, 9), impératif dicté par les circonstances. Le conducteur qui ne dépasse pas la vitesse autorisée même si tout le monde le dépasse. La sentinelle qui reste éveillée parce qu'elle comprend qu'elle est responsable du camp endormi, etc., autant de comportements qui expriment la volonté de prendre une part active au processus de la Délivrance, comme s'il s'agissait là d'une entreprise personnelle.

Le Messie, entre autres, n'est-ce pas aussi vouloir prendre part au processus collectif de la Délivrance ?


Rav Elisha Aviner

Un meurtre accompli par un jeune,

Quoi de plus bouleversant ?! (Partie II)

A en croire un rapport statistique paru il y a quelques années, la violence, physique et verbale, est à présent un phénomène répandu dans les écoles, et nombreux sont les élèves qui appréhendent de les fréquenter. Comment a-t-on pu en arriver là ?

On ne doit pas rendre l'école responsable de cet état de fait, car elle n'est qu'un lieu de rencontre qui catalyse la violence latente de la jeunesse. Bien que le Ministère de l'Education consacre de nombreux efforts pour essayer d'endiguer la violence, il est douteux qu'il n'y parvienne réellement parce que les parents ont renoncé à éduquer leurs enfants, d'autant plus que le modernisme et le postmodernisme ne font rien non plus pour lutter contre les médias qui agressent les jeunes en flattant leurs instincts les plus bas, instinct sexuel, violence, vengeance, jalousie, cupidité, etc., qu'il s'agisse de la télévision, de l'Internet, du cinéma, de la vidéo, des portables..., avec, pour incidences directes, l'état de stress et l'atteinte portée à la sensibilité. Dans le cas qui nous occupe, l'école est donc un prétexte qui permet aux jeunes qui s'y retrouvent de donner libre-cours à leurs débordements.

Ceux qui sont un tant soit peu responsables en matière d'éducation doivent s'opposer à ces "nourritures culturelles" frelatées. Pas besoin d'être un saint pour condamner le style de "distractions" en vigueur chez les jeunes. Au lieu de prendre le problème à la racine, nombreux sont ceux qui se réfugient derrières des explications dénuées de sens. Ainsi, lorsqu'à l'occasion d'une représentation, les jeunes du "Gymnase" de Herzlia (lycée considéré comme prestigieux) ont tourné l'Holocauste en dérision, le directeur de cet établissement renommé a attribué la conduite inqualifiable de ses élèves à "l'occupation" (des "territoires") ! Comme si en Europe ou aux Etats-Unis -où les jeunes bafouent également les valeurs les plus sacrées- il y avait aussi "l'occupation" !? Jusqu'où peut-on pousser la déculpabilisation ?!

Malgré les programmes éducatifs centrés sur la violence, celle-ci reste présente. Il y a une raison à cette permanence : elle n'est pas un phénomène en soi mais exprime une crise des valeurs. Les experts sont d'opinions divergentes quant à la manière de lutter contre la violence. Certains proposent de faire respecter plus rigoureusement la loi et de se montrer plus sévère à l'égard des contrevenants ; d'autres, d'informer davantage les jeunes sur cette question. En fait, c'est ailleurs qu'il faut chercher le remède, comprendre la nécessité d'opérer une révolution globale dans l'enseignement des "valeurs", au sens authentique de ce mot ; entendu par-là, mettre en exergue la générosité, l'optimisme, le respect, les idéaux, le volontariat, la retenue, la pudeur, la maîtrise de soi et de ses pulsions. Si l'on n'est pas capable de se maîtriser face à soi-même, comment le pourrait-on face à autrui ?

Tant que le Ministère de l'Education tergiversera pour ce qui est de l'enseignement des "valeurs", il ne viendra pas à bout de la violence. Mentionnons en passant que le premier criminel de l'humanité, Caïn, a assassiné son frère parce qu'il était sous l'emprise de la jalousie et de la rivalité. Le Monde Futur, enseignent nos Sages, se caractérisera par l'absence de tout penchant (cf. Traité Bérakhot 12). Mais en attendant, la Torah a, entre autres buts, celui de nous enseigner l'art de maîtriser notre penchant à la rivalité. Or la culture occidentale repose tout entière sur lui, c'est de lui qu'elle puisse la raison de son existence dans tous les domaines, économique, éducatif et autres. C'est pourquoi on ne viendra à bout de la violence qu'en extirpant de nous la rivalité sous ses différentes expressions, pourvu qu'on ne craigne pas de condamner certaines valeurs "sacro-saintes" de la culture occidentale, sans quoi, répétons-le, on ne saurait escompter un changement dans le comportement violent de la jeunesse.


(Traduit et adapté par Maïmon Retbi)