Tsav - Shabat Hagadol : la parole remplace le sacrifice

Michel AMRAM

La prière a remplacé les sacrifices

   Dans son commentaire Dérekh 'Hayim (I, 1) sur les Pirqei Avot, le Maharal explique qu'à chaque génération est appelé "père" celui qui, capable de récapituler l'identité antérieure d'être homme, donnera les critères de choix futurs, par référence aux Patriarches, qui ont su faire ce travail, afin de poursuivre le perfectionnement de l'homme et la réussite de l'Histoire. Pour indiquer les directions de l'avenir, au carrefour des chemins possibles, afin de choisir la bonne direction à prendre parmi les différentes bifurcations qui se présentent devant le peuple d'Israël, מעשי אבות סימן לבנים ma'assei Avot simane laBanim, les actions des Pères sont une référence d'identité pour les enfants.

   Yits'haq, notre père, est celui qui a reçu l'enseignement de moralité d'Avraham, notre père, archétype du Patriarche. En hébreu אברם, Av-ram, le père élevé, et ensuite, appelé par Dieu אברהם Av-raham, le Père de toutes les mutations d'être père. Yits'haq, notre père, a enrichi cet enseignement de moralité, par le travail de sa propre gestation, d'une harmonie qui se cherche en face de son Créateur, grâce à la עבודה 'avodah : le travail qui consiste à sacrifier une partie de soi, c'est-à-dire non seulement sacrifier de son bétail ou du produit de son agriculture mais surtout le service divin de prier Dieu, prier pour que la pluie tombe, prier pour que notre terre nous sourit à nouveau, prier pour mériter de construire un Foyer National authentique en Israël. Prier pour accéder au mérite de se marier avec une personne noble, pour une progéniture qui suive le droit chemin, pour sauvegarder sa santé et celle de tous en servant sous les drapeaux frappés de l'Étoile de David, prier pour que tous les Juifs montent en Israël et retrouvent leur maison, leur tribu, leur lieu de résidence, leur patrimoine.

   Prier pour la nourriture du corps, pour celle de l'esprit, prier avant et après avoir mangé, une fois le repas consommé, pour remercier Dieu de toutes Ses bénédictions, avec les mots de la prière qui procèdent de la prophétie biblique. Prier en absence du Temple afin de proclamer l'unité de Dieu comme si le Temple était déjà reconstruit. La prière a remplacé les sacrifices, à ceci près que les sacrifices dans le Temple définissent les degrés d'élévation de l'homme par l'action dictée par Dieu, tandis que les prières les restaurent par la parole des prières instaurées par les Prophètes et les Anciens Sages de la Grande Assemblée (Sha'arei Orah 32a), comme le Prophète Hoshé'a XIV, 3 dit : « Armez-vous de paroles et revenez au Seigneur ! Dites-Lui : Fais grâce entière à la faute, agrée la réparation ; nous voulons remplacer les taureaux (consacrés aux sacrifices) ונשלמה פרים שפתינו ounéshalma pharim séfateinou par cette promesse de nos lèvres ». Yits'haq est l'enfant que Dieu a promis à Avraham. Enfant dont la naissance est impossible et qui est arraché au néant, comme tout enfant, à sa naissance.

   Le Talmud Berakhot 26b enseigne que le culte de la prière a été institué en regard du culte des sacrifices quotidiens. Il donne deux motifs pour l'institution de la prière : en place des sacrifices quotidiens et en rappel des prières récitées par les Patriarches. Rambam insiste sur le côté historique et institutionnel de la prière (Lois sur la Prière I, 5 ; légiféré par Ora'h 'Hayim 98, 4) et retient surtout le premier motif, sans doute pour mettre en relief la valeur objective de la prière et reléguer au second plan son aspect ésotérique.

   

 

La structure du Livre de Vayiqra

   L'architecture de Vayiqra se construit par dix parashot, dont la première, Vayiqra, décrit l'utilisation et l'inauguration du sanctuaire, monde où l'homme et Dieu sont présents. Ensuite, Tsav énonce l'énumération de la liturgie des sacrifices dans le Temple : le sacrifice du matin et le sacrifice du soir correspondent aux repas du Cohen Gadol, dans le Temple, repas parfaits de l'homme parfait, habillé de vêtements parfaits, dans la Maison parfaite ; Shemini, la pureté alimentaire ; Tazria', la pureté morale, la pureté religieuse de la femme et les maladies morales des situations d'impureté ; Metsora', la pureté et la sainteté, la pureté familiale ; A'harei Mot, la pureté morale entre l'homme et son prochain, l'universalisme de la Torah ; Qédoshim, les lois sociales et l'amour du prochain comme un autre soi-même ; Emor, la pureté des Cohanim.

Pourquoi autant de lois dictées pour la pureté ? Parce que la pureté est tout ce qui est du côté de la vie (Rav Yéhouda Askénazy, Pardès 23, p. 174). Évidemment, cette liste est exhaustive et n'est qu'un condensé des développements de l'Unité du Nom de Celui qui est Dieu, qui apparaît, au fur et à mesure de l'édiction des lois du culte au sanctuaire, dans leurs plus infimes applications.

 

La prière, pour Dieu

   Non seulement les actes ont une influence cosmique, mais surtout la prière, service du cœur, qui se manifeste sous la forme du langage, est susceptible d'agir, chacun selon son niveau et son intentionnalité, sur les plus hautes sphères de l'Émanation, עולם האצילות, 'olam haatsilout (Néfesh 'Hayim II, 8 et 9 de Rabi 'Hayim de Volozhyn).

   La prière, surtout si elle est dite à l'heure prescrite pour ce culte, constitue la nourriture essentielle des mondes et de l'âme humaine elle-même. La prière qui équivaut au sacrifice, constitue la nourriture divine (Zohar I, 24a). Ce culte de la prière s'effectuait à heure fixe et constituait l'essentiel de cette nourriture, comme Bémidbar XXVIII, 2, dit : « קרבני לחמי, qorbani la'hmi, Mon sacrifice, Mon pain » et au verset 4 : « Fais l'un des moutons le matin et fais le deuxième des moutons au crépuscule », ces sacrifices correspondent au repas du matin et du soir, qui sont les repas principaux. Et Vayiqra XXI, 8 dit : « Tiens-le (le Cohen qui offre ton sacrifice) pour saint car c'est lui qui offre le pain de ton Dieu ; qu'il soit saint pour toi, parce que Je suis Saint, Moi, le Seigneur, qui vous sanctifie ».

   Vayiqra I, 17 : « Alors, le Cohen ouvrira l'oiseau du côté des ailes, sans les détacher, puis le fera fumer sur l'autel, sur le bois du brasier. Ce sera un holocauste, 'olah עלה, combustion d'une odeur agréable au Seigneur ». Dans le Zohar, Ra'ya Méhemna III, 224a, 234, 235 nous intime le secret des quatre degrés du sacrifice : « feu, odeur, agréable, au Seigneur ».

   Les trois premiers degrés : feu, odeur, agréable, s'établissent selon l'ordre des trois organes : foie, cœur, cerveau. Feu dans le foie, odeur dans le cœur, agréable dans le cerveau renvoient aux organes des fonctions digestives et leurs dénominations sont identiques à celles des parties des sacrifices. Ces organes correspondent précisément à la Merkava, le Char céleste, les mondes et les forces supérieurs. Ainsi s'ordonnent les trois aspects de נפש néfesh-le souffle de la parole de la personne, רוח roua'h-la vie de l'esprit, rémanence de la prophétie qui continue jusqu'à nous, et נשמה neshama-l'âme, lieu même de notre liberté. Ces trois aspects résident respectivement dans ces trois organes. Il s'y ajoute נשמה דנשמה, neshama de la neshama, degré supérieur caché qui constitue le secret de l'âme rattachée, si l'on peut s'exprimer ainsi, au Créateur Lui-même et qui correspond à la fin du verset cité : « au Seigneur ». Aussi, nos Maîtres du Talmud Bérakhot 55a enseignent : « Lorsque le Temple existait, l'autel apportait l'expiation kaparah כפרה, le pardon, maintenant c'est la table de l'homme qui lui procure l'expiation ».

   L'ensemble de ces considérations révèle une intention commune : il s'agit d'attirer un supplément de sainteté, de bénédiction et de lumière pour tous les mondes.

 

Un Temple sans sacrifices

   Dans son livre La Pensée du Rav Kook p.349, Rav Shlomo Aviner cite le Responsum 94 selon lequel l'impureté collective et l'absence de Cohanim authentifiés ne constituent pas un obstacle, et que la venue du Mashia'h ne représente pas une condition pour la construction du Temple. Mais, par contre, l'exigence absolue, c'est la volonté divine à ce sujet, qui nécessite, elle-même, d'être portée à notre connaissance, accompagnée de la réapparition de la prophétie et de miracles subséquents.

   Tout cela n'est donc pas d'une extrême actualité. Dans ce cas-là, le Rav Kook écrit, avec prudence, qu'il n'y aurait pas d'obstacle à la construction du Temple, mais la mitsvah essentielle de son édification, consiste véritablement à accomplir les offrandes végétales et minérales, facultatives et obligatoires, les sacrifices et holocaustes animaux, ainsi que les pèlerinages trois fois par an, où tout le peuple monte à Yéroushalayim et se rend au Temple pour offrir spécialement les sacrifices des trois fêtes : Pessa'h, Shavou'ot et Soukot.

   Mais un Temple sans sacrifices est-il une transgression ? On peut émettre l'opinion comme quoi il est interdit de construire à usage privé une maison d'une architecture semblable à celle du Temple. De même en ce qui concerne la fabrication d'objets à usage personnel qui ressembleraient aux instruments du Temple, comme par exemple le candélabre. Le Rav Kook récuse cette crainte car en construisant le Temple, une mitsvah peut être accomplie mais non parachevée ; il faudra y rétablir les sacrifices.

   Mais de nos jours, où nous n'avons pas de possibilité d'immoler des sacrifices, il est bien évident qu'il n'existe aucune mitsvah de construire le Temple car la stricte définition d'élever le Temple entend par là aussi la consécration d'un lieu pour sacrifier, ainsi que le Rambam le statue dans ses Lois sur le Temple I, 1. De nombreuses références de la littérature rabbinique mettent en relief cette même conception selon laquelle l'étude même des prescriptions de la Torah relatives aux sacrifices et au Temple, les remplace (Talmud Ta'anit 27b, Talmud Ména'hot 110a ; Rabénou Ba'hya sur Vayiqra VII, 33).

   Tout comme les prières remplacent les sacrifices, l'étude des lois du Temple et celle des textes qui décrivent sa construction aux temps de Shlomo, le roi, et du Prophète Ezra remplacent, pour le moment, en attendant, son avènement.

   Le Temple est encore loin de nous, mais y aspirer et étudier les sujets le concernant sont des degrés différents qui procèdent d'une même valeur intrinsèque qui, elle-même, a pour finalité de nous rapprocher de sa construction.