Vayigash : Le dialogue de fraternité

Michel AMRAM

À la recherche de la fraternité passée

    À chaque Shabbat du retour des années, le peuple de la Lecture dispose d'une grille de reconnaissance de sa propre identité. La fidélité à notre identité est la fidélité à l'espérance qui pointe dans le récit de la Torah, depuis les origines de notre histoire. Si notre Créateur a créé Son monde comme lieu de notre résidence, il nous faut espérer que la violence entre les créatures aura une heureuse fin de pacification : Shalom, la paix, Yésha'yahou, XLVII, 19 : « Celui qui crée la parole, fruit des lèvres : Paix, paix pour l'éloigné et pour le proche, dit le Seigneur : Je le guérirai ».

    En attendant, cette histoire semble aller d'échec en échec. Adam est mis à rude épreuve car l'unité de son couple et de sa relation avec son Créateur débutent par un échec relatif, bien qu'il nous soit difficile d'appréhender de quelle nature furent ces relations et cet échec. La relation de personne à personne, reflet social de la relation entre l'humanité et son Créateur, capote à la deuxième génération de l'humanité : Qaïn et Hével ne peuvent résoudre l'équation de fraternité. C'est au contraire l'apparition d'une opposition exacerbée de sujet à sujet qui aboutit à l'effacement du frère.

    L'homme devient un loup pour l'homme, homo hominem lupus est. Alors qu'ils avaient disparu, les loups sont entrés de nouveau dans Paris. Les loups sont dans la Cité de l'humanité. Pourtant, les loups sont devenus plus sympathiques que les humains et l'on pourrait même danser avec eux : la Bête humaine ne se trouve pas dans le monde animal. Malgré toute la magnanimité céleste et les sursis suscités par la Providence divine dans l'histoire, la déconfiture de la recherche en fraternité, avec la violence bouillonnante érigée en coutume de vie, débouche, après les dix premières générations de l'homme, au déluge. Les récipients humains, incapables de pérenniser le projet divin pour l'humanité, sont dépourvus de douceur et de 'hnên, d'amabilité, et nous savons, par Tradition, que l'on ne peut aimer que ceux qui sont aimables, grâce au grand principe de la réciprocité.

    Mais le premier des projets de l'identité humaine de ce temps pour la société périclite de Charybde en Scylla et capote ; sa disparition est sa rédemption, de la même façon que l'on cachérise, en les cassant, de la porcelaine et des ustensiles en céramique usagés qui sont devenus taref parce que des aliments non cashères y ont bouillonné. Les causes profondes ne sont pas matérielles ou naturelles, ni économiques ni politiques ni militaires ni philosophiques : elles sont morales, Béréshit, VI, 11, l'indique clairement : « Or la terre s'était corrompue devant Dieu, et elle s'était emplie de violence », corrompue par dévergondage sexuel et emplie de violence par saturation de criminalité. Victimes de leur propre immoralité, les systèmes politiques, uniquement basés sur le matérialisme dur et meurtrier, et qui fondent leur conception de la Cité sur la primauté de la violence, disparaissent.

    Calquée sur l'attitude de darwinisme social postulé par Qaïn au détriment de Hével, la lutte sempiternelle pour la vie entre les hommes n'est pas l'état naturel sain des relations sociales et contraint tous les systèmes politiques à s'effondrer dans des catastrophes guerrières sanglantes. En manque de moralité authentique et d'espérance véritable, les doctrines fondées sur le sang versé d'autrui ou à la sueur de son prochain mais surtout pas de soi-même, - l'esclavage des hommes par les humains perdure, - sont appelées à disparaître dans la réalité des organisations de la Cité. Rav Kook écrit (Midot HaRéïya, Moussar Avikha, p. 96) : « L'amour des créatures s'étendra à toute l'humanité, malgré les différences religieuses et ethniques. La petitesse d'une vision idéale, qui perçoit l'autre à l'extérieur de la nation comme impur et mauvais, est une des pires obscurités qui puissent détruire toute construction positive ».

À la recherche de la fraternité future

    De nos jours, ce qui fait problème vient du fait que des conceptions politiques, spirituelles ou religieuses, apparemment fondées sur les idéaux généraux de l'amour du prochain et de la reconnaissance d'autrui, aboutissent à travers le monde aux mêmes échecs. Sans doute, ceux qui les prônent n'y croient pas foncièrement et brandissent les bannières de l'amour d'autrui avec, pour clause inconditionnelle, l'amour de soi en catimini ou au vu et su de tous, souterrainement ou publiquement. Et cela-même au niveau des religions qui se disent universelles ou des systèmes politiques qui dépensent un argent fou et des moyens insensés pour prouver quoi ? leur hypocrisie et leur égoïsme effréné sous couvert d'altruisme désintéressé. Au nom de cette recherche en fraternité, de cet amour altruiste, les Juifs en exil ont participé, de tout cœur et de tous leurs moyens, à toutes les révolutions qui prônaient, tant soit peu, une réhabilitation de l'humanité dans sa dignité morale, faisant preuve d'une naïveté virginale dans la confiance qu'ils octroyaient à tous. Ils ont renouvelé, à chaque fois, sans aucune exception, à travers tous les exils, une confiance aveugle à des hommes étrangers à leur idéal moral. Nous des Juifs, nous avons octroyé une espérance éperdue dans des systèmes et des conceptions extérieurs qui nous ont toujours pitoyablement déçus, sans avoir connu d'autres débouchés que l'échec, loin de la sagesse de notre propre histoire selon la révélation divine.

Le dialogue ambigü de la fraternité

    L'essentiel de la fraternité est dans la réciprocité. Chacun doit appliquer l'exhortation de Rabi Aqiva, Béréshit Raba, 24, 7 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même (Vayiqra, XIX, 18) : c'est un grand principe de la Torah ». Un tel grand principe sans un grand Enseignement d'application fourni par les grands Sages de la Torah reste une lettre morte, un utopique idéal d'intention, sans impact dans la réalité. Sans mode d'emploi pour réaliser ce grand principe, l'amour d'autrui est d'autant plus fatal et dévastateur qu'il met en relief une incapacité foncière de réalisation efficace dans le réel. Or, la potion thérapeutique pour réaliser efficacement l'amour d'autrui est la réciprocité.

    Qaïn est né le premier, il se suffit à lui-même sans besoin de nul autre. Hével est un être aléatoire, il est né en plus du premier-né. L'échec consiste pour Qaïn à croire qu'étant le premier, l'excellence lui est dévolue absolument. Dès l'apparition d'un être en supplément, sa présence pose la question de la légitimité de l'excellence du premier, la violence supprime alors l'être en exil d'être premier-né.

    L'appel à la réciprocité est la condition indispensable à l'émergence d'une fraternité efficace. Après la Shoah, il nous est impossible d'aimer les nations du monde sans la réciprocité. Effectivement, en galout, en exil, hors des frontières de notre pays de prédilection, parmi les nations du monde, nous ne pouvions que les aimer sans pouvoir imposer la réciprocité. Nous y étions obligés, sans aucune contrepartie. Nous avons été les témoins, dans notre chair, de l'échec de la reconnaissance. La réciprocité est la seule façon d'enrayer une éventuelle Shoah. Ce n'est certes pas par intérêt étroit mais c'est l'unique façon d'aimer : nous aimons toutes les nations et toutes les créatures à la condition absolue que cela soit mutuel. Nous pouvons leur donner beaucoup plus qu'elles espèrent d'elles-mêmes à condition qu'elles reconnaissent effectivement notre droit moral à l'existence dans l'entièreté de notre pays.

    Après la tentative de l'organisation sociale d'une société fraternelle par Lémekh (Béréshit , IV, 20 à 22) et l'apparition de l'être hébreu avec 'Ever, dans la lignée de Shem (Béréshit, X, 21), ce n'est qu'avec Avraham, descendant de 'Ever, que se développe la fraternité. Elle culmine dans la famille de Ya'aqov, avec Yossef, nommé l'être ajouté en plus de ses frères, en étroit rapport avec Hével, l'être éradiqué car il fut en plus du premier-né. La fraternité réussira avec Yossef qui est le premier-né de l'amour aléatoire de Ya'aqov pour Ra'hel, la femme aimée au premier coup d'œil, la femme du monde de l'extériorité révélée, 'alma de itgalaya, alors que Léah est la femme de l'intériorité cachée, du monde occulté, alma de itkassaya.

    À la lecture du dialogue entre Yossef et ses frères, qui se déroule sur plusieurs dizaines de versets, nous pouvons déceler le décalage entre le récit tel qu'il se présente à nous, chaque année, à chaque fois, qui met en exergue l'objet de la querelle fraternelle et son aboutissement en fraternité. Tout se passe comme si les frères savent et ne savent pas qui ils sont et ce qu'ils doivent faire ou non. Les frères de Yossef savent et le proclament, Béréshit XLIV, 16 : « Le Tout-puissant a su atteindre l'iniquité de tes serviteurs » et Yossef a reconnu depuis longtemps ses frères mais il le cache. L'objet de la querelle est, depuis, de savoir si l'identité humaine peut réussir par le truchement de la messianité de typologie Yossef ou par la messianité de typologie Yéhouda et ses frères. La vérité oscille de l'une à l'autre et exige finalement les deux, ensemble.

    Depuis le début de l'histoire humaine c'est en réalité de la querelle qui oppose Qaïn et Hével qu'il s'agit. Bien que chez eux, il y ait eu échange de paroles acerbes, la Torah n'en mentionne rien. La violence submerge Qaïn dans la querelle entamée avec son frère (Béréshit, IV, 8) mais aucun véritable dialogue fraternel n'est rapporté. La situation d'exil a désormais commencé à partir de cette haine et ne s'achèvera qu'avec la reconnaissance réciproque de la fraternité grâce à Yossef qui a pu rendre efficace l'amour des frères entre eux, après l'épreuve de l'exil. L'épreuve de l'exil consiste en l'exil de la Présence divine due au manque de fraternité et en l'exil géographique, loin de la Terre des Hébreux, terre de la fraternité irréversiblement retrouvée et restaurée de nos jours où les visages peuvent à nouveau se sourire franchement à pleines dents, sans ambiguïté, à la rencontre au Cotel.