Vayé'hi : du début à la fin, la terre

Michel AMRAM

La terre, un être vivant

Notre Dieu, dans un acte de bienfait absolu, donne la vie à toutes Ses créatures, Béréshit, I, 1 : « Au commencement Dieu créa השמים les cieux et הארץ la terre ». Désormais les cieux et la terre sont des êtres vivants, à l'instant même de l'apparition de l'être, au moment où Dieu et Son monde sont distingués dans leur séparation. Pour que la créature puisse vivre dans sa liberté, le Créateur l'a momentanément séparée de Lui. Le terme shamayim-cieux est au masculin, il procède du principe masculin de la création : c'est l'aspect masculin du monde. Il est composé de deux mots אש ומים, esh et maïm, feu et eau. Il réintègre l'unité des valeurs puisque c'est le lieu de la réconciliation entre les deux éléments opposés, la rigueur et la grâce. Il est entendu à différents niveaux, mais d'abord : les cieux concrets, réels, où les galaxies, les planètes et les étoiles obéissent au principe de la rotation universelle. Ces cieux de l'univers qui nous entoure se définissent par opposition au globe terrestre : atmosphère enveloppante, étoiles rondes.

Dans le Tnakh, la Bible des Hébreux, 395 versets mentionnent le terme shamayim-cieux, sans compter les mots composés. Ce terme est toujours au pluriel et désigne aussi les cieux des cieux, l'espace où il y aurait les anges, les forces célestes et les êtres qui ne correspondent pas forcément à notre manière concrète d'être dans notre monde visible, révélé, de l'extériorité de la Création. Mais shamayim signifie les cieux tels qu'ils sont.

Dès le deuxième verset, la Torah ne parle plus des cieux mais tout de suite de la terre, érets : « Et la terre était solitude et chaos… ». Les cieux, eux, ne l'étaient pas. Tout se passe comme si la terre est le but et la finalité, le terme du dévoilement de l'œuvre de Création, car c'est là où le silence antérieur a été brisé par l'irruption de la Parole du Créateur. Pourtant l'objectif de la création n'est pas le monde lui-même mais l'homme, la terre étant l'endroit où il est situé. Érets, la terre, est le lieu du beit qiboul, réceptacle qui procède du principe féminin du monde : c'est l'aspect féminin du monde où tout peut être reçu. Mais la terre ne peut rien donner d'elle-même. Par excellence, la terre, érets, désigne ארץ ישראל, Érets Israël, le pays d'Israël, la matrice de l'univers tout entier, le seul lieu où la prophétie hébreue s'exprime, la terre où Dieu s'est révélé à l'humanité à travers les prophètes. Par extrapolation, ce même mot désigne la planète Terre. Paradoxal ? Mais pour les hébraïsants, chaque fois que nos textes ou nos grands Sages mentionnent le terme érets, il s'agit simultanément de la terre en général, la planète Terre, et la terre d'Israël, en particulier. Il faudrait analyser tous les versets où ce mot apparaît pour saisir la dimension complète de sa signification. D'ores et déjà, Rabi Yossef De Castille, dans son Sha'arei Ora, nous donne une indication en définissant la souveraineté divine, malkhout, comme étant la modalité de Dieu qui apparaît dans le monde des hommes par Érets Israël ! C'est par elle que les prophètes peuvent écouter et dire. La Terre d'Israël est le reflet étincelant de Dieu Souverain. Pour un Juif, quitter la Terre d'Israël pour aller en 'houts laarets, en dehors d'Israël, c'est littéralement devenir un extra-terrestre, un être en exil de la souveraineté de Dieu en exil d'elle-même.

Or dans le Tnakh, le terme érets, terre, est mentionné dans 2185 versets. Avec ses expressions composées et au pluriel (qui est, au féminin : artsot) il s'agit de 2504 occurrences, soit six fois plus que shamayim, cieux. Si les cieux nous semblent infinis, la terre comporte six limites, les quatre directions de la rose des vents, le haut, et le bas. Nous en déduisons d'abord que le principal de la création est sur terre et ensuite, que l'action humaine ne peut se dérouler que sur terre, mais vraiment qu'en Érets Israël. Tant et si bien qu'érets, la terre, est considérée comme un être vivant, tout comme le monde est un être vivant. À ceci près que 'olam, le monde, intègre les cieux et la terre et est compris lui-même comme étant quelqu'un vivant.

Comment vivre en extra-terrestre

Que doit faire un Juif vivant sur la Lune ou lorsqu'il est envoyé dans l'espace pour plusieurs mois, ou dans des communautés autonomes spatiales ? Le Rav Mena'hem Casher a légiféré la Halakha dans son L'homme sur la Lune : l'homme doit se comporter comme s'il vivait sur la Terre d'Israël. Mettre les tefilin au moment où en Érets Israël on met les tefilin, faire entrer Shabat au moment où, en Érets Israël, le Shabat entre, et ainsi de suite, selon la Halakha décidée en Érets Israël. Ainsi, pour la Halakha, les planètes et les corps célestes qui gravitent en orbite autour du Soleil (ou d'une autre étoile possédant une masse suffisante pour que sa gravité la maintienne en équilibre hydrostatique) sont directement liés à Érets Israël ! Corrélation gigantesque et vertigineuse, mais tout découle de Shemot, XIX, 5 : « Car à Moi est toute la terre ». Autrement dit, Érets Israël, la Terre d'Israël, est le corps vivant du peuple d'Israël de toutes les générations, de même que le peuple d'Israël de toutes les générations est le corps de Dieu, notre Créateur, si l'on peut s'exprimer ainsi, de façon métaphorique, tout en sachant que la situation de créature est la séparation de sa Source créatrice. La terre est quelqu'un de vivant.

Érets Israël, la Terre d'Israël

Douze versets du Tnakh indique que le pays du Seigneur, Érets Hashem (Hoshé'a, IX, 3), s'appelle ארץ ישראל Érets Israël, dont un verset au pluriel. Tous sont en rapport avec la royauté du peuple sur sa terre et la foi en Dieu. Ces deux valeurs fondent le critère d'identité du fait national juif, nommé actuellement : sionisme politique.

La Torah l'appelle pays de Cana'an parce qu'au temps de nos Patriarches, il était occupé par les Cananéens, Béréshit XIII, 7 : « Le Cananéen et le Phérézéen occupaient dès lors le pays ». Yossef l'appelle le pays des Hébreux, Béréshit, XL, 15, quand il déclare avoir été : « Enlevé, oui enlevé du pays des Hébreux ». David, le roi, l'appelle pays de vérité, le pays qui nous oblige à dire la vérité, Téhilim, LXXXV, 12 : « La vérité, de la terre germera ». Dieu l'appelle pays donné, Devarim, XXXVI, 1-2 : «…quand tu seras venu au pays que Hashem, ton Dieu, te donne…dans la terre que Hashem, ton Dieu, t'aura donnée ». Shmouel, le premier prophète à instaurer la royauté en Israël, l'appelle terre d'Israël, lorsque le peuple d'Israël restaure sa souveraineté sur le pays avec la victoire donnée par Dieu à Shaoul, le roi, sur les Philistins, Shmouel I, XIII, 19 : « Or, on ne trouvait pas un forgeron dans tout le pays d'Israël ». Le prophète Yé'hezqiel (XL, 2) révèle le retour de la Maison d'Israël de captivité et les mesures du Temple à Yérousahalayim lui sont précisées : « Dans des visions divines, Il (Hashem, le Seigneur) me transporta au pays d'Israël ». En relation avec le retour d'Israël sur sa terre et le Temple, c'est le terme Érets Israël qui fait foi et loi. Ensuite, le Seigneur lui indique les frontières du pays, Yé'hezqiel, XLVII, 13 : « La délimitation du pays que vous attribuerez en héritage aux douze tribus d'Israël…», au dix-huitième verset ce pays est nommé Érets Israël, lorsqu'il est réparti aux douze tribus d'Israël sur l'ordre du Seigneur, par le dire du prophète. Lorsque le roi Yoshiyahou monte sur le trône et fait ce qui plaît aux yeux du Seigneur à l'instar de David, son aïeul, c'est bien la relation avec la foi authentique en Dieu et la royauté que le pays est appelé Érets Israël, Divrei Hayamim, II, XXXIV, 7 : « Il brisa les autels et réduisit en poussière les pierres d'adoration impure et les idoles, et abattit tous les emblèmes solaires dans tout Érets Israël, puis il revint à Yéroushalayim ».

David, le roi, l'appelle au pluriel ארצות ישראל, artsot Israël, les terres d'Israël, lorsqu'il rapatrie l'arche de Dieu auprès de lui, à la Cité de David, Divrei Hayamim, I, XIII, 2 : « Et il dit à toute l'assemblée d'Israël : “Si cela vous convient et si Hashem, notre Dieu l'agrée, nous nous hâterons de mander à nos autres frères, dans toutes les terres d'Israël, ainsi qu'aux Cohanim et aux Léviim, dans les villes qu'ils habitent avec leur banlieue, de se réunir à nous” ». David désigne ainsi le pays avec ses douze contrées et restaure la souveraineté politique de la dernière sephira, malkhout, médiation par laquelle le projet divin se fait souverain pour la gestion des affaires de la vie terrestre : État, gouvernement, institutions politiques. Téhilim, CXLV, 13 : « Ta souveraineté est la souveraineté de tous les mondes », la même souveraineté se manifestant de monde en monde est récapitulée dans la souveraineté ultime dévoilée en Érets Israël, malkhout demalkhout.

Érets Israël, la Terre céleste

À la fin de notre parasha, Ya'aqov, notre patriarche, donne l'ordre d'être enseveli dans le pays de Cana'an, au Caveau de Makhpéla, où sont enterrés les premiers couples fondateurs de l'humanité. Depuis érets de la Création jusqu'à érets de Ya'aqov, le message du Livre de Béréshit consiste à proclamer la valeur du pays. Ce qui pose sans détour la problématique de l'universalité et de la spécificité de l'identité Israël. Cela est d'une importance capitale pour Ya'aqov, car s'il y a une terre à faire réussir, il s'agit de toute la terre mais centralement d'Érets Israël, et s'il y a une identité humaine à faire réussir, il s'agit de tous les hommes, mais centralement du peuple d'Israël. Or Ya'aqov a restauré la valeur de la splendeur de la vérité morale tiphéret, médiation qui correspond aux cieux des cieux, union rétablie du 'hessed, la charité, la grâce, modalité d'Avraham, et de guevoura, la rigueur, modalité de son père Yits'haq. La rencontre entre Israël comme Tiphéret, c'est-à-dire la création prenant conscience d'elle-même à l'échelle de l'identité humaine, en tant que peuple, et Érets Israël, matrice des mondes, est en vue d'engendrer la réussite de l'histoire humaine. Le corps céleste de Ya'aqov ne pouvait qu'être enterré en terre céleste.