Vaéra : l'élection irréversible d'Israël

Michel AMRAM

Israël, sujet de la délivrance

    Shémot, VI, 7 : « Je vous prendrai pour Moi pour peuple, et Je serai pour vous Dieu ». Par ses expressions mutuelles de dévouement li, pour Moi et lakhem, pour vous, ce verset indique le mariage de Dieu avec Son peuple pour réaliser le projet messianique. D'emblée, par amour, Dieu nous prend pour peuple sans tenir compte de la justesse de nos actes, sans avoir mérité, quel que soit notre niveau de moralité, et seulement ensuite, Il deviendra notre Seigneur, nous serons ce peuple qui est Sien : « Et vous saurez que c'est Moi, Hashem votre Dieu, qui vous fais sortir des tribulations de l'Égypte ». Notre peuple est érigé en cette dimension d'excellence liée à la liberté du klal Israël, à la collectivité d'Israël, et, par la suite, nous reconnaîtrons Dieu.

    C'est ainsi qu'un nouvel aspect fondamental de la stratégie providentielle est dévoilé dans l'aventure de l'âme du peuple d'Israël. La directive divine, cherchant à faire aboutir la Création vers son accomplissement, s'exprime essentiellement à travers le devenir collectif de ce peuple mis à part. À travers le devenir collectif du peuple des Enfants d'Israël, la Providence agit dans l'histoire. Elle accompagne Israël à travers l'histoire, partout où il se trouve (Talmud Méguila 29a).

    Par ailleurs, notre verset a la même balance relationnelle de mutualité que celui de Shémot, XXV, 8, où la collectivité du peuple mis à part est le sujet de l'attention divine particulière, tout au long de l'histoire : « Ils Me construiront un sanctuaire et Je résiderai au milieu d'eux ». Le choix d'Israël comme peuple du Seigneur est une donnée cardinale du prophétisme biblique, Bemidbar, XI, 29, Moshé, notre maître, s'exclame : « Ah ! Plût au Ciel que tout le peuple du Seigneur ne se composât que de prophètes ». Ce choix et cette élection dépassent la volonté humaine. La libre décision et la bonne volonté d'un groupe d'hommes sont contraintes par une volonté supérieure imposée d'En Haut. Au niveau de l'individu, elle peut se refuser, comme Yishma'el et 'Essav l'ont refusée. L'individu juif peut tout faire, tout au moins dans une certaine limite, pour ignorer ou effacer sa qualité de juif, l'expliquer comme bon lui semble : antisémitisme, religion étriquée au culte suranné, morale caduque, contingences accidentelles, pressions socio-culturelles, économiques, philosophiques, théologiques, assimilation galopante, persécutions, circonstances atténuantes, complaisance matérielle. Mais en tant que collectivité, le peuple juif restera toujours le peuple juif, même si sa quête d'identité véritable le contraint à une mutation d'identité pour accéder à l'être du peuple du Seigneur, Shmouel II, VI, 21 : « David répondit à Mikhal : “C'est devant le Seigneur, qui m'a élu, de préférence à ton père (Shaoul, le roi) et à tous les siens, en m'instituant prince du peuple du Seigneur, prince d'Israël, c'est devant le Seigneur que j'ai dansé et que je danserai encore” ». Sans cette contrainte imposée au peuple juif, le projet divin pourrait capoter puisque sa réalisation dépendrait dès lors du bon vouloir des hommes mais cette contrainte métahistorique se révèle dans son insertion à la destinée d'Israël, espérance du monde, puisée aux sources vivantes de la réalité prophétique (Rav Docteur Avraham Livni, Le retour d'Israël et l'espérance du monde).

Le choix du Roi

    Ma belle-mère Myriam Ben'hamou, que Dieu lui prête longue vie ! m'a fait comprendre ce qu'était le choix du Roi. Après la naissance de mes enfants en Érets Israël, elle s'est écriée : c'est le choix du Roi ! En effet, être géniteur du peuple d'Israël en Érets Israël est le choix voulu par le Roi, Maître de l'univers. Rabi Yéhouda Halévy dans son Kozari écrit que le fondement de la foi juive est la présence dans l'histoire du peuple des enfants d'Israël, dont la vertu spécifique, סגולת ישראל, ségoulat Israël, est la force de sainteté secrètement cachée dans sa nature profonde, par la volonté du Seigneur. Israël représente cette dimension de la Création qui ne peut échouer, parce qu'elle est, dès le début, mise à part, ce qui la distingue des autres peuples. Israël est la part acquise de Dieu, consacrée au Seigneur, Yirméyahou, II, 3 : « Israël est sainteté pour le Seigneur, les prémices de Sa récolte. Tous ceux qui en font leur nourriture seront condamnés, il leur arrivera malheur, dit le Seigneur ». Pourquoi Israël a été choisi ? Parce que c'est le choix de Dieu.

    L'élection d'Israël est le choix dans son absolu de perfection, voulue par notre Seigneur dans Sa totale liberté, élection éternelle, immuable, indéfectible, irréversible, comme la Création du monde est irréversible, Talmud Qidoushin 36a : « Devarim, XIV, 1 : “Vous êtes les enfants du Seigneur, votre Dieu” : Rabi Yéhouda enseigne : lorsque vous vous comportez comme des enfants véritables, vous êtes appelés enfants du Seigneur, en revanche, lorsque vous vous comportez autrement, vous n'êtes pas appelés enfants du Seigneur. Mais Rabi Méir enseigne : que vous le vouliez ou non, que vous vous comportiez comme des enfants véritables ou non, vous êtes les enfants du Seigneur, car le prophète Hoshé'a, II, 1, dit : “Ils seront dénommés les Fils du Dieu vivant” ». Fils de Dieu vivant une fois, fils de Dieu vivant toujours, cela n'est pas interchangeable et ne peut être différé. Ce qui est absolument contraire au principe fondamental de la théologie chrétienne : Israël ayant fauté, il ne peut plus s'appeler Israël. Oui, la première partie de l'axiome est vraie : nous avons fauté et nous avons été punis par la destruction de notre premier et de notre deuxième Temple, nous avons failli et nous reconnaissons nos fautes mais la deuxième partie est fausse : nous restons toujours Israël, à jamais à proximité de Dieu et non une pâle approximation (Rav Shlomo Aviner, Les vertus d'Israël, Itourei Yéroushalayim 121, p.4).

La vertu spécifique d'Israël

    Le Maharal l'exprime ainsi, Nétsa'h Israël, XI : « Le Seigneur, Béni est-Il, a choisi Israël pour lui-même, indépendamment de ses bonnes actions. De sorte qu'il est impossible de déclarer que cette élection serait effective à condition qu'il accomplisse Sa volonté, et qu'elle serait caduque s'il lui désobéit. Car il est écrit (Yirméyahou, XXXI, 32 ; Yé'hezqiel, XXXVII, 27) d'abord : “Je serai leur Dieu”, et seulement ensuite : “et ils seront Mon peuple”. D'avance Dieu choisit Israël comme Son peuple, quand bien même ils n'accepteraient pas d'emblée Sa volonté. Pour la même raison, le récit de l'élection d'Avraham n'est pas précédé de celui de ses mérites, afin que nous ne concevions pas que cette élection, et celle de sa descendance, sont conséquentes à une bonne conduite et qu'une inconduite de leur part pourrait annuler cette élection. Car cette élection consiste en l'existence même d'Israël, selon son entité collective.

    Au contraire, pour les nations (c'est-à-dire les individus parmi elles qui voudraient se convertir et se joindre à la destinée d'Israël, selon le Talmud Qidoushin 70b), Yirméyahou, XXX, 22, dit d'abord : « Vous serez pour Moi un peuple », et seulement ensuite : « et Moi, Je serai pour vous un Dieu ». Ce sont eux qui doivent prendre l'initiative. Si leur conduite est juste et bonne, alors le Seigneur les rapproche. Mais ce rapprochement est individuel et ne peut s'étendre en une élection collective. Il en va ainsi de Noa'h (Béréshit, XII, 2 : « homme juste, intègre en ses générations »), que le Seigneur a rapproché par grâce au vu de ses actions justes, alors qu'il n'en a rien été pour ses enfants qu'Il n'a pas choisis. Si les hommes avaient compris cela, ils ne se seraient pas imaginé vainement que le Seigneur avait abandonné Israël, Dieu préserve ! ».

    De même, dans le Midrash Tana debei Élyahou (15), quelqu'un a demandé à Élyahou : « Quel est le plus aimé, le plus important, du peuple d'Israël ou de la Torah ? ». Élyahou, le prophète, répond : « Si tu poses la question à quiconque, tous te répondront la Torah, mais moi je dis qu'Israël est prépondérant, car il faut bien adresser la Torah à quelqu'un ». De même, quand nous montons à la Torah, la bénédiction que nous prononçons fait précéder « qui nous a choisi d'entre les peuples » et seulement ensuite « et qui nous a donné Sa Torah ». Parce que Dieu nous a choisis, Il a choisi Israël, seulement alors nous sommes habilités à obéir, à trouver notre honneur et notre bonheur à accomplir la Torah, dans cette direction, et non inversement, parce qu'Il nous a donné la Torah et que nous l'accomplissons, alors Il nous a choisis, ce qui serait une conception démoniaque de la volonté divine.

    Le Dieu qui est intervenu dans l'histoire des hommes, pour différencier les siens des autres, est le Dieu même qui a créé le monde et différencié la lumière des ténèbres. La création du monde et la création du peuple de Dieu, avec la sortie d'Égypte, resteront des faits parallèles où nous sommes de tout temps présents, à chaque génération, en famille, au Séder de Pessa'h.

    C'est le peuple d'Israël dans son ensemble, pratiquants ou non, fidèles et rebelles, de toutes sensibilités et de toutes les nuances, qui est le garant de la sainteté, de cette mise à part par laquelle la Providence dirige l'histoire. C'est dans sa totalité qu'Israël est saint, mis à part pour supporter la réalisation du projet divin, et non des petites assemblées de fidèles coupées de la collectivité générale, ou des groupuscules d'individus aussi remarquables qu'ils puissent être, ou des individus aussi charismatiques fussent-ils, Yésha'yahou, XLIII, 10 : « Vous êtes mes témoins, dit le Seigneur, le serviteur que J'ai choisi ».

    Rav Tsvi Yéhouda Kook (Leçons, Vaéra, p. 85) : « La différence essentielle qui distingue Israël du reste des nations est au niveau de la collectivité. Chez toutes les nations peuvent se trouver des individus à la moralité noble, grands par leur justice et leur piété, aussi bien que par leur inspiration religieuse. Mais leur sainteté est au niveau de l'individu. La particularité remarquable d'Israël est la sainteté au niveau de la collectivité, qui appartient à l'ensemble du peuple d'Israël ».