Shémot : l'humanité en gestation

Michel AMRAM

Israël, humanité en devenir

    Le 'houmash Béréshit décrit la naissance du genre humain, de l'être doué de libre-arbitre et de responsabilité morale pour l'édification spirituelle de l'individu. Le 'houmash Shémot nous révèle la naissance du collectif de la nation particulière d'Israël, à l'indice universel. Depuis Béréshit, la directive divine s'est focalisée sur la réussite du projet de la Création par le truchement d'individus, géants de l'esprit, Princes de l'Humanité, dont le mérite moral acquis grâce à leur grandeur d'âme, a rétabli, malgré les impasses des sociétés dévoyées, l'espérance en la continuité du projet divin. Depuis Shémot, Dieu a décidé de centraliser une phase nouvelle de Sa directive dans la création du peuple, Yésh'ayahou, XLIII, 21 : « Ce peuple, Je l'ai formé pour Moi, pour qu'il publie Ma louange ».

    Avec Shémot, nous avons la nette impression de vivre, de nos jours, un moment historique analogue à celui que nos ancêtres ont vécu au temps où Israël s'est constitué en société particulière, resserrée à l'intérieur de la plus grande civilisation de l'époque que fut Mitsraïm, l'Égypte. L'avènement sur la scène de l'histoire d'une famille des Hébreux qui s'est érigée en peuple est le sujet de la Hagadah de Pessa'h, célébrée par les générations successives d'Israël, pour démontrer l'actualité brûlante remémorée de l'évènement fondateur d'Israël.

    L'humanité est en devenir, un être en cours d'histoire, et une étape arrive où l'on pressent, tant d'après le jugement des hommes que d'après le jugement du Créateur, que la réussite du projet de la Création de Dieu tressaille, pointe à fleur de peau. Pour exemple du jugement des hommes, citons l'évaluation du roi nouveau qui s'éleva en Mitsraïm, lequel n'avait point connu Yossef, et qui pressent que la continuité de l'humanité risque de basculer au profit d'une identité collective autre que celle égyptienne, fixée et figée selon lui pour l'éternité, Shémot, I, 9 : « Il dit à son peuple : Voyez, le peuple des enfants d'Israël surpasse et domine le nôtre ». L'intuition du nouveau Pharaon sera entérinée par la suite. Car Israël a vécu une certaine histoire en Égypte jusqu'au moment où, sorti d'exil sur impulsion divine, il s'est révélé capable de constituer une société. Société qui, tant par vocation essentielle profonde depuis l'acquis du mérite par nos Patriarches, que par la contrainte de notre histoire, suscitée par Dieu, décide d'accepter l'enjeu d'instaurer l'authenticité de son identité par une mutation culturelle irréversible : accepter de vivre selon la Torah, charte qui établit les normes morales dont dépend la réussite du projet initial.

Exact actuellement

    C'est bien de cela qu'il s'agit dans les bouleversements qui malmènent notre société en Érets Israël. Certains prônent une attitude d'humanisme universel en brandissant la bannière du cosmopolitisme globalisant aux relents égyptiens alors que d'autres veulent obéir fidèlement aux lois de la Volonté générale du Créateur, telle qu'elle se différencie, se particularise par rapport à la morale générale universelle. Les deux ont raison. D'une part, la morale universelle humaine a son malakh, ange de service qui l'inspire, qui n'est autre que la Volonté de Dieu pour Sa créature, mais telle que cette volonté se développe en fonction du niveau où se trouve actuellement cette créature. Les 'hilonim, les Juifs séculiers et toutes les personnes sincères de bonne intention, sont les adeptes de cette Volonté. D'autre part, la morale absolue révélée des prophètes du Tnakh et des Sages du Talmud, dont les principaux garants sont la tribu de Lévi ainsi que tous ceux d'Israël qui obéissent aux lois divines et aux prescriptions rabbiniques, désignés par datiim, les religieux orthodoxes. Malgré les apparences et les contradictions, tous deux ont pour but l'unique être réussi, ce qui relève d'une conception moniste de l'unité du genre humain, créature du Dieu Unique. Ce principe, que ceux qui vivent en Érets Israël considèrent comme évident, n'est pas reconnu par la plupart des cultures et des nations du monde, anciennes ou modernes. Ce même principe est en contradiction avec nos Juifs extra-terrestres qui considèrent qu'être en exil est leur état naturel.

Cybernétique divine

    Dans l'existence, chacune des créatures se trouve à une certaine étape du projet divin, mais la Providence du Créateur règne de façon permanente par une multitude infinie, ein sof, de malakhim, d'anges qui accomplissent Sa Volonté, dans une hiérarchie multiple qui va de Dieu à l'homme, mais entre l'homme et Dieu, il n'y a rien. Dans le sens de l'homme à Dieu, les anges n'existent pas. Chaque malakh correspond à la manière dont la Volonté ultime du Créateur se relie à l'être en cours d'histoire et chacun de nous se trouve à un certain degré de la réussite du projet unique, qui est le même pour tous de la part du Créateur Un. Le monde que Dieu émane est un monde en cours d'histoire de constitution de l'âme de l'homme qui est l'âme du monde. Tout se passe comme si la confrontation avec les différents niveaux d'être est l'apanage de l'homme qui peut acquérir le mérite d'être au-delà de ces différents niveaux ; niveaux transitoires bien que permanents, nécessaires bien que provisoires, en obéissance à une volonté au-delà de notre entendement. Cela ressemble à un thermostat immense où chacun se mesure, à chaque étape de son histoire, au stade de sa propre ascension vers l'être des béatitudes de l'identité humaine réussie, l'être de 'olam haba d'un monde réussi. Il en va de l'individu comme des cultures et des civilisations. Chaque société a une finalité, chaque civilisation a son ange qui lui souffle d'accomplir une volonté qui la dépasse. Mais le sujet de notre existence dans ce monde vulgarisé de l'extériorité n'est pas de demeurer une contingence, objet des sciences impersonnelles de la nature, mais d'acquérir la capacité de communication directe personnelle entre la terre et le ciel.

L'échelle des valeurs

    La corrélation avec la vision de l'échelle de Ya'aqov, notre patriarche, s'impose de suite à nous, lors de sa rencontre avec l'Endroit, bien spécifique et déjà connu, en Érets Israël, où il a rêvé, Béréshit, XXVIII, 12 : « Il rêva. Et voici qu'une échelle se dressait vers la terre et son sommet atteignait vers le ciel ». C'est parce qu'il eut la capacité de rêver, et la Torah ne nous dit pas le contenu de son rêve, qu'une échelle se dressait dans la réalité, en suspension intermédiaire vers la terre alors que son sommet atteignait vers le ciel, et au-dessus apparaît le Seigneur, tandis que des anges, les mentors célestes des nations, montent et descendent. Or סלם, l'échelle, est de même équivalence numérique de 130 que Sinaï, סיני, et Sinaï s'identifie à Moshé, notre maître : « Moshé a été habilité à recevoir la Torah à partir du Sinaï ». De même que le Mont Sinaï est la plus petite des grandes montagnes, la plus humble, de même Moshé est le plus humble des hommes (Bemidbar Raba, 13, 4). L'humilité est au sommet de l'échelle des valeurs de la qedousha, la sainteté naturelle attachée à une certaine manière très particulière d'être homme, récapitulée dans ce peuple en gestation, malgré la servitude de Mitsraïm. Seul celui qui se fait humble au regard de la moralité peut recevoir la Torah. Parce que ce n'est que par le creuset de fer égyptien, du plus bas de l'échelle des valeurs, et non seulement dans le principe, que les perspectives d'avenir de l'histoire de l'humanité, telle que les prophètes l'ont vue, peuvent se réunir en ce peuple isolé, mis à part en terre de Goshen. C'est-à-dire parvenir à faire émerger la liberté de la personne humaine du plus profond du monde de l'impersonnel cristallisé en Mitsraïm (les hanches très étroites, trop étroites, du monde où l'on se sent à l'étroit), du monde des catégories du déterminisme naturel, - ce qui est le projet du Créateur. La liberté qui définit la créature est de la nature même du monde de la transcendance qui peut être révélée à l'être libre. C'est parce que l'homme est libre que la révélation de la transcendance est possible et c'est toute la destinée collective du peuple d'Israël qui demeure, jusqu'à présent, dans l'histoire humaine, le seul peuple à avoir été libéré de la servitude.

    Cela a été vérifié de façon massive et vertigineuse à la fin de la Shoah. En un temps, à un stade où un autre peuple aurait disparu, le peuple d'Israël renaît de ses cendres, tel un Phénix biblique, et accède à la liberté, à l'Indépendance et à son auto-déterminisme politique. Estomaquées, les autres nations jugent cette résurrection impossible, comme à son époque, la naissance de Yits'haq fut jugée impossible, fils impossible qui naîtrait de personnes dans l'impossibilité d'enfanter, de mettre au monde ; mais c'est du jugement du Créateur qu'il s'agit.

La stratégie divine
    
    Shémot, I, 20 : « Dieu bénit les sages-femmes ; et le peuple multiplia et s'accrut considérablement ». Malgré la répression et les éliminations réitérées, le peuple d'Israël s'accroît incroyablement, au grand dam de ses détracteurs. De nos jours aussi, en l'honneur de notre parasha Shémot, le Bureau des statistiques israélien a publié que les Juifs présents en Israël ont dépassé les six millions et plus, quelques mois après la nouvelle bonne année 5778. Ce qui fait que le nombre de six myriades d'âmes qui correspond à la diffusion de l'âme unique d'Adam, le premier homme, en six cent mille âmes, est actuellement présent en Israël, Shémot, XII, 37 : « Les enfants d'Israël partirent de Ramsèss en direction de Soukot au nombre environ de six cent mille voyageurs pédestres, hommes adultes, sans compter les enfants ». Ces âmes se sont surmultipliées pour donner vie à tout le genre humain. Rabi Hillel Rivlin écrit, dans Qol Hator, livre inspiré du Gaon de Vilna, que ce nombre est lié à la Rédemption : « S'il pouvait se trouver en une seule fois shishim ribo, six myriades de Juifs en Érets Israël, - car ce nombre détient une telle force de plénitude que le mal sera subjugué aux portes de Yéroushalayim, - la délivrance serait imminente ».