Pessa'h - פסח : le passage à la délivrance

Michel AMRAM

   1) La foi juive

   Rabi Moshé ben Maïmon, Maïmonide, que l'éternité juive accueillit sous le nom de Rambam, proclame l'un des treize fondements de la foi juive[1] en la venue du Messie, l'avènement de la délivrance d'Israël et la rédemption universelle.

 

   Le Grand Aigle de la spiritualité, le penseur universel, le génie talmudique, le médecin généreux, l'amoureux de Dieu et fidèle observant de Sa Torah, l'éducateur du peuple juif en la foi authentique et aux commandements divins, le plus grand décisionnaire de tous les temps a conclu son œuvre monumentale Mishné Torah[2] par les Lois des Rois et leurs guerres. Aux onzième et douzième chapitres, censurés par l'Inquisition catholique et rétablis depuis dans les éditions israéliennes, il décrit la venue du Messie et énonce les lois messianiques selon la Bible et le Talmud. Il y édicte les opinions de nos Sages sous forme de lois claires et succinctes dans un ordre rétrospectif raisonné, afin de nous fournir les instruments d'identification imparables pour reconnaître le vrai Messie :

   Les événements qui accompagnent sa venue sont donc le rassemblement des exilés des quatre coins du globe, la fin de l'hégémonie des nations étrangères sur la Terre d'Israël, le retour du pouvoir politique entre les mains d'Israël et sa souveraineté sur son territoire, les guerres en faveur de Dieu, l'investiture divine du Roi, descendant de la Maison de David, pour l'éternité, qui ressemble à son ancêtre David, la construction de la Maison de Sainteté, le respect de la Loi par Israël, les peuples font amende honorable et reviennent à Dieu.

 

   2) Le Messie, personne entière

   Le Messie met en action deux vecteurs de sa personnalité, le terrestre et le céleste, le matériel et le spirituel : «°Le Roi Messie se lèvera et rétablira le royaume de David dans toute sa vigueur première, il bâtira le Temple et rassemblera les exilés, les lois seront toutes restituées comme auparavant, les sacrifices seront renouvelés, l'année de Shemita et l'année du Jubilé seront observées conformément au commandement de la Torah.

 

   Celui qui ne croit pas au Messie ou qui n'attend pas sa venue renie, non seulement l'enseignement des prophètes, mais aussi celui de la Torah, elle-même, et de Moshé notre Maître, car la Torah témoigne, Devarim XXX : "Hachem, ton Dieu, te prenant en sympathie, mettra un terme à ton exil et te rassemblera du sein des peuples parmi lesquels Il t'aura dispersé. Fussent tes dispersés aux confins des cieux, Hashem, ton Dieu, te rassemblerait, et de là même Il irait te reprendre. Il te ramènera, Hashem, ton Dieu, dans le pays qu'auront possédé tes pères, et tu le posséderas à ton tour ; Il te rendra florissant et nombreux, plus que tes pères". Ces paroles sont explicites dans la Torah et intègrent tout ce que les Prophètes ont dit°».

 

   Le Zohar (III 243b) explique que le Messie, fils de David, se rattache à netsah' à droite, tandis que le Messie, fils d’Ephraïm, à hod à gauche. Netsah' et hod, septième et huitième séphirot, forment le plus souvent une seule entité appelée trei palguei goufa, les deux moitiés de la partie inférieure du corps, les deux jambes. Rav Shlomo Aviner enseigne : Rav Kook indique, dans son livre fondamental Orot, Lumières, dans Le processus des Idées en Israël : le Messie, fils de Yossef, incarne «°l'idée nationale°», la séphira malkhout, la royauté, le partsouf nouqva, le principe féminin, la Terre, et le Messie, fils de David, incarne «°l'idée divine°», la séphira tiféret, la magnificence, et centralement, le partsouf Zé'ïr Anpin, le principe masculin, le Ciel (Zohar II 85a). Ce sont deux dimensions collatérales qui participent au même projet divin, de deux catégories nécessaires l'une à l'autre pour la saine relation de l'homme aux mondes et qui ne font qu'exprimer la dualité ontologique de l'homme, Adam, le premier homme, créé androgyne avec ces deux particularités qui s'articulaient dans ses propres membres.

 

   Il n'y a pas de contradiction puisque Rabi Moshé H'aïm Luzzato, Ramh'al, enseigne dans son Discours à la Délivrance (51) que les deux Messies forment une seule et unique complémentarité, non pas alternative mais cumulative, même si chacun d'eux se voit attribuer des rôles spécifiquement différents, tout comme la terre et son ciel.

 

   Le Rav Kook a "traduit" séphira par idée, notion à laquelle il donne une acception particulière, vivante et active, une aptitude à l'expérience du divin qui se trouve à la base de toutes les consciences et sociétés. S'agissant de réparer le monde pour aboutir à la reconnaissance de l'Unité qui traverse la création et l'histoire, l'expérience du divin est bien la conscience que la condition humaine relève de ces deux plans inséparables qui s'interfèrent mutuellement : l'idée divine et l'idée nationale.

 

   3) Le signe évident de la délivrance

   Le signe obvie du début des «°Temps du Messie°» est fourni par le Prophète Yirméyahou, XXIII, 7-8 et Talmud Bérakhot 12b : «°Le rassemblement des exilés du pays du Nord et de tous les pays°», événement d'ordre sioniste selon l'idée nationale, au sens naturel le plus littéral et non mystique en quoi que ce soit.

 

   Depuis plus d'une centaine d'années, nous sommes les témoins des avancées prodigieuses de la Guéoula, la délivrance. Pour souligner l'importance primordiale des événements tangibles qui caractérisent l'époque messianique, Ramh'al nous dévoile l'intériorité du processus de libération, grâce à la profonde signification des versets qu'il cite en fonction des fondements de son enseignement sur la Sagesse de vérité. Au-delà d’une mièvre description apocalyptique de la fin des temps, il nous révèle la finalité de la délivrance qui constitue le but ultime de la création : le dévoilement de la souveraineté de notre Créateur dans la directive du monde, la reconnaissance de Son intervention incessante dans l'histoire, l'adhésion de tous les êtres à Sa volonté.

 

   À l'époque du Ramh'al, Charles de Secondat, Baron de Montesquieu (1689-1755) parle du fait national juif : «°Les Juifs, toujours exterminés et toujours renaissants, ont réparé leurs pertes et leurs destructions continuelles, par cette seule espérance qu'ont parmi eux toutes les familles, d'y voir naître un roi puissant qui sera le maître de la terre ».

 

   Napoléon Bonaparte déambulait le soir du 9 Av et s'étonna de voir des Juifs qui pleuraient et jeûnaient. Après en avoir entendu l'explication, il dit : «°Un peuple qui jeûne et se lamente plusieurs siècles après la destruction de son Temple verra sûrement sa libération et sa reconstruction ! ».

 

   4) Engagement personnel désintéressé

   Ramh'al ne transmet pas seulement un enseignement aussi original soit-il, mais surtout, il interpelle les hommes de bonne volonté, il suscite et renforce le désir de chacun, de tout son cœur et au mieux de ses moyens, à participer activement au processus de délivrance, à ramer dans le sens que la Providence imprime de visu à l'histoire.

 

   À chaque respiration, il faut s'engager pour la délivrance. Dans son ensemble, la créature aspire à la délivrance, Juifs et non-Juifs, prochains et lointains, fétus de paille et volcans en irruption, quotidiens paisibles et révolutions dévastatrices, brises délicieuses et tsunami violents, philosophes et scientifiques, guerres et paix, tous y participent, qu'ils le veuillent ou non, en conformité avec le rôle que la Providence attribue à chaque événement, en cette fin du sixième millénaire depuis la création d'Adam, premier homme selon le calendrier hébreu.

Tsipita liyéshoua' ציפית לישועה as-tu envisagé la délivrance ? est la question posée à chacun au Tribunal de Grande instance divine. Engage-toi dans la délivrance ! (Talmud Shabat 31b, Rav Kook, 'Olat Réïya I, 279). Bonne Fête de Pessa'h !

 

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[1] Les principes de la foi d'Israël sont définis par le Rambam dans son Commentaire de la Michna, Introduction au Péreq H'éleq du Talmud Sanhédrin (Chap. 10), où il ébauche une synthèse de la Loi et de la pensée et proclame les 'iqarim, les principes de la foi, autrement dit, une des conditions essentielles spirituelles sans l'acceptation desquelles on ne saurait faire partie d'Israël et qui conduisent la vie du peuple. Rejeter ces principes équivaut pour tout Israélite, et seulement les Israélites, à renoncer à la part qu'il aura au "monde qui vient". Rambam revient sur ces principes dans son Livre de la Connaissance, introduction à son grandiose Mishné Torah où la Torah, instruction révélée, est montrée comme quelque chose dépassant la pensée et qui devient vie, la vie intrinsèque de la nation juive (Jacob Gordin, Écrits p. 106).

[2] Mishné Torah, rédigé entre 1170 et 1180, récapitule tous les détails des Lois de la Torah, y compris celles qui s'appliquent au Temple et à l'époque de la délivrance ultime.