Mishpatim : notre Seigneur et Ses serviteurs

Michel AMRAM

Double

    Notre parasha suit l'évènement au Sinaï avec le don de la Torah qui fonde, au-delà de la dimension transcendante de la Révélation, la religion de la loi morale comme vecteur de la sainteté. Dans la parasha précédente, Yitro, avec la formulation du projet de la loi des Dix Paroles, la Torah nous indique la généralité qui fonde les commandements divins ; cette parasha comporte dix-sept mitsvot. Tandis que dans Mishpatim, la Torah se particularise et nous fournit les multiples branches qui forment les modes d'emploi des Dix Paroles et les mises en pratique de l'existence ; cinquante-trois mitsvot y sont rapportées.

    L'objectif de la pratique des mitsvot dans ce monde ci, comme il est, עולם הזה 'olam hazé, est l'acquisition du droit d'être dans l'existence pour la réalisation du projet de vérité, le monde qui vient, 'olam haba עולם הבא. Ce monde de vérité a été voulu dans le projet du Créateur et il existe déjà en tant que référence, comme norme à ce monde. Nous vivons entre l'idéal du 'olam haba et la réalité telle qu'elle se présente à nous dans 'olam hazé. C'est le même monde à deux niveaux différents, celui de la réalité et celui de la vérité (Rav Yéhouda Askénazi, Mayanot, Béréshit).


    Rabi Yossef Albo l'énonce dans son Livre des Principes, III, 26 : « Dieu a voulu qu'Israël entende de Sa propre bouche les Dix Paroles afin de leur enseigner les devoirs qui incombent à l'homme ». Rashi enseigne, Shémot, XXIV, 12 : « Toutes les six cent treize mitsvot sont inclues dans les Dix Paroles, et Rav Sa'adia Gaon les a commentées, dans ses Azarot (lues la nuit de Shavou'ot), en groupant à chacune quelles étaient exactement les mitsvot correspondantes ».

    Toutes les mitsvot sont intégrées dans les Dix Paroles et les Dix Paroles fondent toutes les mitsvot. Le fondement de la dualité, du couple d'antagonismes ou de la multiplicité des catégories est la force de contrainte divine dans le monde de la réalité. Ce qui ne veut pas dire qu'il y aurait deux autorités, Dieu nous préserve ! La pensée des hérétiques fut de prôner le dualisme, qu'il y aurait antagonisme de deux autorités autonomes, mais par le pouvoir de Son unité Dieu se révèle par une dualité, à double face, Téhilim, LXII, 12 : « Une fois Dieu l'a énoncé, deux fois je l'ai entendu : que la puissance appartient à Dieu ». La dualité pointe un unique sujet : Dieu est Un dans les cieux et sur terre. Généralité et particularité. La généralité est l'essence de toute chose dans l'abstraction divine céleste mais elle se révèle dans la concrétisation en réalité par la particularité des faits les plus infimes.

    Unité n'est pas uniformité. La multiplicité des formes et des niveaux indique la source de l'unité tout comme le peuple d'Israël, par ses douze tribus et dans toutes ses générations, est un seul corps avec une seule âme, un pour tous, tous pour Un. Israël se différencie en justes, en hommes moyens et en hors-la-loi qui forment et participent tous, chacun à son niveau et avec sa foi, à la collectivité d'Israël. La gradation, la causalité, la révélation continuée, l'évolution, le progrès, le devenir, la dynamique des processus sont des synonymes pour comprendre la notion d'unité de Dieu Un, dans sa diversité et dans sa différenciation (Rav Shlomo Aviner, Leçons II du Rav Tsvi Yéhouda Kook, p. 227).


    L'ange, serviteur du Seigneur

  Or, la tradition de nos Sages définit l'ange comme la réalité très précise de la Volonté générale du Créateur pour Sa créature. Serviteur de l'Absolu, chaque ange accompagne, protège, oriente, dirige la créature et indique la volonté de Dieu pour elle dans toutes les options de la vie.


    Après avoir décliné de nombreux commandements, notre parasha nous donne rendez-vous avec l'apparition de l'ange du Seigneur, notre Dieu, Shémot, XXIII, 20 : « Or, J'enverrai devant toi un messager, chargé de veiller sur ta marche, et de te conduire au lieu que Je t'ai destiné. Sois circonspect à son égard et docile à sa voix ; ne lui résiste point, il ne pardonnerait pas votre rébellion, car Mon Nom est en lui. Que si tu es toujours docile à sa voix, si tu accomplis toutes Mes paroles, Je serai l'ennemi de tes ennemis et Je persécuterai tes persécuteurs. Lorsque Mon ange, guidant tes pas, t'aura introduit chez l'Amoréen, le 'Hétéen, le Phérézéen, le Cananéen, le 'Hévéen, le Yébuséen et que Je les aurai exterminés, ne te prosterne point devant leurs dieux, ne les sers point, et n'imite point leurs rites ; au contraire, tu dois les renverser, tu dois briser leurs monuments. Vous servirez uniquement le Seigneur votre Dieu ; et Il bénira ta nourriture et ta boisson, et J'écarterai tout fléau du milieu de toi ».

    Maïmonide, spécialiste en angéologie 

  Rambam commente dans son Guide des Égarés (I, 64; II, 6; 34; 41; 42; etc.) : « Le sens de ces versets a été expliqué dans Dévarim, XVIII, 18, où Dieu dit à Moshé, dans la scène du Mont Sinaï : “Je leur susciterai un prophète, etc.” (le messager dont il est question dans nos versets n'est donc pas l'ange mais le prophète inspiré par l'intellect actif de l'ange, intelligence séparée ou force supérieure par laquelle Dieu communique avec le prophète). Ce qui prouve (qu'il s'agit ici de la puissance supérieure qui est en rapport avec le prophète, et non pas d'un ange qui aurait marché à la tête du peuple et qui se serait révélé à lui) ce que le verset dit en parlant de cet ange : “Prends garde à lui et écoute sa voix etc.”, ordre qui s'adresse indubitablement à la foule mais l'ange ne se manifestait pas, lui, directement à la foule, à laquelle il ne communiquait ni ordre, ni défense, pour qu'elle dût être avertie de ne pas se montrer rebelle à lui. Donc Dieu leur fit savoir qu'il y aurait parmi eux un prophète, auquel viendrait un ange, qui lui parlerait, et qui lui communiquerait des ordres et des défenses. Dieu nous ordonne donc de ne pas être rebelles à cet ange dont le prophète nous ferait parvenir la parole, comme le dit clairement Devarim, XVIII, 15 : “Vous lui obéirez” et encore, au verset 19 : “Et quiconque n'obéira pas à Mes paroles qu'il aura dites en Mon Nom, etc.”, ce qui explique les mots (de notre verset) : “parce que Mon Nom est en lui” (ces mots signifient donc que : Ma parole ou Mon ordre est dans lui. Le messager est l'ange instrument de Ma volonté et de Mon désir communiqués au prophète par son intermédiaire, comme si Dieu Lui-même parlait au prophète) ». Entre Dieu et l'homme, il existe une hiérarchie infinie ein sof d'anges mais entre l'homme et Dieu, il n'existe aucun ange, la communication est directe. La hiérarchie d'anges est de Dieu à l'homme mais non de l'homme à Dieu.


    L'ange, protecteur bienveillant

    Le Saint, Béni est-Il, a octroyé un rôle spécifique à l'un de Ses anges : celui d'aider Israël dans la conquête de sa terre de prédilection. La Torah ne nous a pas communiqué son nom mais nos Sages du Talmud Sanhédrin, 38b, enseignent qu'il s'agit de Métatron dont le nom est l'indice d'identité de son Maître, et le Seigneur a associé Son Nom à lui. Rashi enseigne que Métatron מטטרון est de même équivalence numérique 314 que Shadaï שדי. Shadaï est le Dieu des limites, Celui qui a institué une limite entre Sa divinité et Son monde. C'est la force, la vaillance du Créateur qui Se retient de laisser Sa lumière envahir l'espace du monde, force gigantesque qui est l'abri du monde et qui met une barrière entre l'Être absolu et l'être relatif du monde.


    Métatron

    Selon nos Sages, ce nom vient du grec ancien, de l'expression méta-tronos, "l'assistant du trône", de méta, au-delà, et tronos, trône. Cet ange est présent derrière le trône de la Gloire divine, tel un scribe assis derrière, au bas du trône royal divin, pour enregistrer les mérites d'Israël (Talmud 'Haguiga, 15a). Cette explication met en relief la proximité de l'ange Métatron avec le trône divin.

  Selon Rabi Moshé Qordovéro dans son Pardess Rimonim, XVI, le monde de la création, 'olam habériya, est appelé "le trône de Gloire" et ensuite, dans le développement des mondes vers le bas, se trouvent, selon le Zohar, dix groupes d'anges, dont Métatron est l'ange central, le principal Prince nommé au-dessus de tous. De suite après, il y a le monde des réalités extérieures, le 'olam hassiya, le monde de l'action qui est dirigé, selon la volonté divine, par le truchement de Métatron, à partir du monde de la formation.


    Ramban, dans Shémot, XII, 12 l'explique autrement. Ce nom vient du grec ancien Mitator, le messager, qui a donné en latin le mesureur, ce qui le relie au vocabulaire militaire romain qui désigne l'officier préposé en éclaireur, ce guide qui précède l'armée pour mesurer l'emplacement du camp. Cette fonction de Métatron pourrait s'identifier à l'ange tenant un cordeau du prophète Zékharia, II, 6, pour mesurer les limites de Yéroushalayim. Cet ange serait donc un guide envoyé au-devant qui ouvre la route pour en indiquer le but. À cela près qu'il ne peut diriger que les jours de la semaine ou lorsqu'Israël est en exil, en galout, et non le Shabat et les jours de fête, comme dans la vision de Yé'hezqiel, en galout, qui décrit des formes dans le monde de la formation, 'olam hayétsira, עולם היצירה.

    Rashi explique Shémot, XXIV, 1 : « Or Dieu avait dit à Moshé : “Monte vers le Seigneur” », si c'est Dieu qui parle à Moshé, le verset aurait dû dire "monte vers Moi", c'est donc Métatron qui s'adresse à Moshé et lui dit de monter vers le Seigneur. Ramban commente qu'il s'agit bien de Dieu qui parle et qui lui demande de monter vers Métatron. Cependant, la spécificité de la sainteté d'Israël se situe au degré au-dessus de la nomination des forces divines par des langues étrangères. L'âme d'Israël se renouvelle le Shabat et les jours de fêtes, en montant en Érets Israël, en faisant son 'aliyah au niveau du 'olam habériyah, le monde de la création où se renouvelle sans cesse la bénédiction qui est cette trace du fait que le monde a un Créateur. Notre Créateur octroie alors un surcroît d'être, où l'on peut percevoir Sa trace, et dont le degré ultime est l'unité des valeurs, spécifique à Israël (Rav David Cohen, La Voix de la prophétie, p. 68).