Miqets : Yossef, le frère de l'extériorité

Michel AMRAM

Yossef, interprète des rêves de l'humanité

    Béréshit, XLI, 2 : « Et ce fut à la fin de deux années et Phar'o rêve, et voici : il se tient debout sur le Fleuve עומד על היאור ». Dès lors, il envoya quérir Yossef et le faire sortir de sa geôle pour qu'il lui interprète son songe. Une fois Yossef habillé et rasé de frais, Phar'o lui dit, au verset 17 : « Dans mon rêve, הנני עומד על שפת היאור je me tiens au bord du fleuve ». Car se tenir debout sur le fleuve, cela est impossible à concevoir pour la logique humaine, surtout quand il s'agit du Nil dont les crues habituelles envahissent les terres et submergent les petits torrents, mais se tenir au bord du fleuve, cela va de soi pour tout esprit rationnel. Cependant, avant de livrer son interprétation, Yossef indique à Phar'o une notion fondamentale, en guise d'introduction, avant même d'entamer le dialogue, au verset précédent : « Ce n'est pas moi, c'est Dieu, qui donnera une réponse pour le Shalom de Phar'o ». D'une part, tout d'abord, il faut savoir qu'une réponse aux songes ne vient que de Dieu, et cela devrait tranquilliser Phar'o ; d'autre part, le but recherché, dans l'interprétation des songes, est la pacification de Phar'o avec l'apparition du Shalom, la paix.

    Pour Yossef, le rapport avec Phar'o est celui d'un dialogue entre personnes, et ce n'est pas le fruit accidentel du hasard si on l'a sorti de prison mais c'est Dieu, changeant l'orientation de sa directive stratégique, qui intervient dans l'histoire pour conduire Son projet d'humanité afin d'établir le Shalom. Tout le souci de Yossef est de se présenter en tant que frère de l'humanisme égyptien pour restaurer le Shalom, l'unique solution de la coexistence des frères de toute l'humanité entre eux. C'est d'ailleurs ce qu'il a appris de la rivalité avec ses propres frères à l'intérieur de sa famille. Mais alors qu'à l'intérieur de sa propre famille, tous savent que les hommes sont des créatures créées par notre Créateur, à l'extérieur, en Égypte, cela n'est guère une évidence qui va de soi.

Le rêve de Yossef

    Le rêve de Yossef est d'être Israël, levain et ferment des civilisations extérieures, il met en gerbes des moissons d'épis là où le blé pousse, révolutionnaire de la redistribution équitable des biens matériels, il est champion de l'économie et de la politique sociale. Il veut être la lumière qui chasse l'obscurité de l'extériorité. Star montante du siècle des Lumières, il a la certitude que la rencontre avec Phar'o précipitera la réalisation de son rêve. En fait, son rêve et celui de Phar'o ont le même but : des catalyseurs de l'histoire. N'ayant pas, comme ses frères chez Lavan, vécu l'expérience de l'échec en diaspora, Yossef va s'engager, avec toute la vigueur et l'inexpérience de sa jeunesse : que c'est Dieu qui dirige ses pas pour le bien du plus grand nombre. Malgré l'engagement extrême et inconditionnel de Yossef, et de ses frères qui le rejoindront en Égypte, cette civilisation du soleil éternel, où l'identité juive cosmopolite se complaît tant, périclitera dans la saturation de violence, le despotisme et l'immoralité. Il en va ainsi de toutes les civilisations qui n'ont pas su, de barbaries civilisées en régimes fascistes, domestiquer la tyrannie de leur conception de l'Autre si ce n'est, de destruction en persécutions, d'Inquisitions en Shoah, d'exterminer autrui pour subsister, tel Qaïn envers Hével. L'Égypte fut une hégémonie jamais égalée mais elle aboutira à l'échec : ce qui démontre que le rêve de Yossef, - cette mission aléatoire dont s'investissent les Juifs de toutes les diasporas, - débouche, à l'extérieur, à chaque fois, sur l'impasse totale.

    Pourtant, Yossef veut être le champion du Shalom maintenant, שלום עכשיו : « Dieu donnera une réponse pour le Shalom de Phar'o ». Ce mot 'Shalom' revient comme un leitmotiv dans la bouche des enfants d'Israël lorsqu'ils se rencontrent et lorsqu'ils rencontrent des personnes autres qu'eux. Avec pour couple le mot frère, Shalom est ce mot-clé prononcé pour la première fois dans la Torah par Ya'aqov, lors de sa rencontre avec les bergers, Béréshit, XXIX, 4-6 : « Mes frères, connaissez-vous Lavan, (fils de Bethouel) fils de Na'hor (frère d'Avraham) ? Ils répondirent : Nous le connaissons. Il leur dit : Y a-t-il chez lui la paix השלום לו ? Ils répondirent : שלום paix ; et voici Ra'hel, sa fille, qui vient avec son troupeau ». Or Yossef avait la même typologie que Ya'aqov (Talmud Sota, 36b), selon le second verset de Béréshit XXXVII : « Voici les engendrements de Ya'aqov : Yossef ».

    Pour Ya'aqov, tout comme pour Yossef, c'est notre Créateur qui nous donne en grâce totale et en altruisme absolu tout l'être qui nous fait être, mais par là-même, Il crée Ses créatures rivales entre elles pour qu'elles activent leur libre arbitre afin d'aimer autrui, - l'autre nous-mêmes. C'est aussi une évidence nette et claire pour les frères de Yossef : le monde a un Créateur qui réclame de Ses créatures la fraternité, potion médicinale excellente contre la rivalité.

    Rivalité que l'on retrouve souvent entre l'épouse et son époux tant qu'entre eux ils ne s'appellent pas : mon frère, ma sœur, Shir Hashirim, VIII, 1, chante toute l'attente patiente et lucide de la femme envers son époux : « Oh! Que n'es-tu mon frère? ». Notre Créateur nous donne tout, sauf l'amour du frère, travail qui nous incombe, qu'Il réclame expressément de nous, pour notre salut et, avec nous, le salut de toute l'humanité.

    Cependant, le dilemme de Yossef est de savoir si le dialogue, inauguré entre lui et Phar'o, débouchera sur l'avènement du message théologique d'Israël : la fraternité. Ou bien se poursuivra-t-il sempiternellement ce dialogue de sourds, jusqu'à la fin des temps, dans l'utopie désespérée des bergers de l'universel humain qui attendent d'être tous ensemble pour pouvoir, à la fin du jour, retirer la grosse pierre qui bouche la margelle du puits (Béréshit, XXIX, 8) ? Mais si sous l'apparence du Phar'o actuel, 'Essav par excellence, notre frère rival qui ne veut plus et ne peut plus nous tuer, a déclaré, avant le solstice d'hiver, à 'Hanouka, vouloir chasser l'obscurité qui aveuglent les nations et affirmer que Jérusalem est la capitale d'Israël, alors tout peut arriver très rapidement. Les chefs d'État, ainsi que les dirigeants spirituels et religieux de toutes les nations du monde devraient venir incessamment, tous ensemble, se prosterner au Cotel, à Yéroushalayim, en Israël, pour retirer la grosse pierre qui bouche le dialogue avec notre Créateur, Dieu de nos pères.

Le déterminisme égyptien
    
    Pour l'instant, la problématique du Phar'o est autre. Que le monde ait un Créateur est une notion qui lui est étrangère car il rêve qu'il se tient sur le Fleuve, c'est grâce à lui si le Nil féconde les terres, c'est lui le dieu de l'Égypte. En fin de compte, il ne relève pas la remarque de Yossef et ne lui réclame pas de la développer, car il va à l'essentiel pour lui : il veut une interprétation de son rêve en lui disant qu'il se tient au bord du Fleuve. Tandis que Yossef lui intime que pour interpréter son rêve, il faut faire appel au Dieu personnel des Hébreux qui intime les rêves, Dieu antérieur à la Création, car si ce rêve est seulement un évènement fortuit du monde, il n'a nul besoin d'être interprété, puisqu'il est inscrit dans les lois impersonnelles de la nature.

    Or, si les Hébreux ont pu identifier l'Être qui crée, et par là-même se révèle, c'est qu'ils avaient la tradition de la Création, révélée depuis les temps du commencement. L'indice principal en est la facilité et la rapidité de la réponse avec lesquelles Yossef interprète les rêves de Phar'o, restés hermétiques pour les savants et les magiciens de l'Égypte. Les Égyptiens, et la liturgie de leurs croyances en fait foi, ne possédaient pas la notion de création, même s'ils ne s'offusquaient pas à l'idée d'une force supérieure surnaturelle, un dieu, force d'entre les forces de la nature. Ils pensaient le temps et la durée selon la catégorie des cycles de répétition universelle éternelle, au rythme du soleil. Mais si le Dieu de la Bible est un Dieu caché, Il n'est pas supposé inconnu. L'atmosphère où se déroule le récit biblique est saturée de Présence divine et de Sa prophétie. De nos jours, l'humanité semble avoir perdu jusqu'au souvenir de la connaissance de l'idée de Dieu, que la Bible nous montre comme évidente et normale chez les Hébreux.

    C'est pourquoi, Phar'o ne pouvait concevoir la possibilité d'un bouleversement de l'économie égyptienne, garante de sa puissance, réglée par la stabilité et la rationalité du rythme saisonnier et habituel des crues du Nil. Or, la Torah précise, à ce propos, par le rapport du maître-échanson à Phar'o que Yossef était hébreu, Béréshit, XLI, 12 : « Là était avec nous un jeune Hébreu, esclave du chef des gardes. Nous lui racontâmes nos songes et il nous les interpréta, à chacun selon le sens du sien ». Il pouvait donc comprendre, quant à lui, l'Hébreu à l'étranger, la différence entre une stabilisation des lois de la nature après la Création, et un déterminisme qui ne laisserait pas de place à l'évènement inhabituel, c'est-à-dire à une stratégie et une intervention nouvelles de Dieu comme Créateur de la nature et garant de la stabilité de ses lois. Yossef pouvait donc admettre le sens évident de l'inquiétude divinatoire du Phar'o au-dessus du Nil, le dévoiler et l'expliquer. Le judaïsme d'aujourd'hui peut faire autant que l'hébraïsme à ce sujet (Rav Yéhoudah Askénazi, La parole et l'écrit, p. 154-155), Téhilim CXXVI : « Cantique des degrés : Quand le Seigneur ramena les captifs de Tsion, nous étions comme des personnes qui rêvent ». Les rêves de Yossef, par contre, se réalisent à condition d'être à l'intérieur, avec la participation active de ses frères, en Israël, afin de promouvoir l'identité juive nationale israélienne.

    Pourquoi Phar'o refuse-t-il l'interprétation des devins de sa Cour? Tout simplement parce qu'il leur avait fourni une description faussée dans le récit de son rêve. Puisque les données étaient fausses, leur interprétation ne pouvait être que fausse. Mais alors, pourquoi a-t-il accepté celle de Yossef? Parce qu'il a su corriger le récit du Phar'o, Téhilim, LXXX1, 6 : « C'est un témoignage qu'Il établit dans Yossef, quand Il marcha contre l'Égypte. J'entendis alors une שפת לא ידעתי אשמע langue inconnue ». Le motשפת  au bord est à l'état construit auquel il manque le complément, c'est donc une citation de Yossef : au bord? Je ne l'entends pas ainsi. Quand Phar'o dit au bord du Fleuve שפת היאור alors que dans son rêve il se trouve au-dessus על היאור, Yossef lui dit que au bord est un dire qui lui est inconnu, c'est la première fois qu'il l'entend, Phar'o l'inclue dans son récit mais il ne fait pas partie de son rêve! Cette indication ne pouvait venir que de la part du Dieu de Yossef qui lui a révélé, établi dans Yossef, ce témoignage (Rav Emmanuel Chouchena).