Ki tissa : Faire le Shabat

Michel AMRAM

« Ne manquez pas d'observer Mes Shabats »

 

   L'institution du Shabat est fondée par d'innombrables raisons et comporte des aspects multiples. Ce sujet d'une exceptionnelle richesse renferme des mondes d'idées et d'aspirations, de commémorations et d'actualisations dans le présent. La prescription d'observer « Mes Shabats » est renouvelée à maintes reprises et fait l'objet, de la part de nos Prophètes de la Bible des Hébreux, d'appels répétés sans cesse au peuple récalcitrant et réfractaire, jusqu'à nos jours. Dans notre parasha, l'observance du Shabat est mentionnée deux fois. Une première fois avant la faute dite du Veau d'Or au trente et unième chapitre, verset douze à dix-sept ; elle est réitérée après le Veau d'Or au trente quatrième chapitre, verset vingt et un.


   Le Shabat occupe une place significative dans les Dix Commandements du Décalogue puisqu'il suit immédiatement les trois premiers commandements relatifs au Seigneur, notre Dieu, Lui-même, et à Son Nom. Place de choix de la première révélation religieuse solennelle, le Shabat est en quatrième position parmi les Dix Commandements, avant même l'obligation d'honorer et de respecter ses parents. Sur les deux Tables de la Loi « gravées par le doigt de Dieu », le Shabat fait face à l'interdiction de porter un faux témoignage contre son prochain. Ce qui nous rappelle le fil conducteur depuis le début de la Création : la recherche en fraternité impeccable, sans compromission, aussi bien devant la police que devant les tribunaux et à plus forte raison pour les juges eux-mêmes ainsi que pour toute la judicature.


   À l'échelle de la société israélienne, tout se passe comme si le manquement à l'interdiction du faux témoignage contre son prochain découle du non-respect du Shabat. La transgression du Shabat porte atteinte foncièrement à la lucidité des juges contemporains, au plus haut niveau, et les témoins faux dansent la carmagnole, vive le son, vive le son, vive le son de la fausse information. Situation dégradante qui transpire à l'international hors de nos frontières et grève notre position face aux nations ainsi qu'à nos frères encore en diaspora.


   De plus, sur les Dix Paroles de la Révélation des commandements au Sinaï, sept sont inaugurés par la négation « lo, ne pas ». Seules la première « Je suis le Seigneur…», la quatrième « Souviens-toi du Shabat…» et la cinquième « Honore ton père et ta mère…» sont positives. De plus encore, particularité remarquable en hébreu, le mot Shabat שבת est un nom féminin et masculin qui se conjugue au féminin et masculin. Le ou la Shabat est donc un principe positif d'envergure cosmique qui réconcilie le féminin-masculin, liant le principe féminin au principe masculin, ce couple qui régit le monde tout entier. La prescription du Shabat apparaît en tête des commandements fondamentaux de la morale hébreue, et fonde, par ailleurs, le jour du repos dans la morale universelle.


Shabat, d'ordre cosmique


   Le Shabat est motivé par des considérations de l'ordre de la religion universaliste, - la messianité hébraïque, - religion d'Israël qui n'est que la religion de la moralité et sa moralité n'est autre que la moralité de la religion, considérée comme la moralité de la Loi, Shemot XX, 2-17 : « Souviens-toi du jour du Shabat, pour le sanctifier. Tu travailleras durant six jours, et t'occuperas de toutes tes affaires. Mais le septième jour est le jour de trêve consacré par le Seigneur, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ton fils, ta fille, ton serviteur mâle ou femelle, ton bétail, ni l'étranger qui est dans tes murs. Car en six jours, le Seigneur a fait les cieux, la terre et la mer, et tout ce qu'ils renferment, et Il s'est reposé le septième jour : C'est pourquoi le Seigneur a béni le jour du Shabat et l'a sanctifié ». Pour la génération de la sortie d'Égypte, la motivation du Shabat est d'ordre cosmique, elle se trouve dans la création du monde.


   Nous avons là une reprise de ce qui a été dit à la fin du récit du commencement de la Création par les Dix Paroles (Béréshit II, 1-3) où le Shabat apparaît comme son achèvement et sa finalité, son couronnement. Shabat est le signe (ot) אות que le monde a un Créateur et qui exprime le grand principe fondateur de la moralité hébreue, celui de la création, que le monde est créé, et qu'il n'a donc jamais été éternel, - qu'il n'est pas éternel, - par essence.


   En d'autres termes, la création est celle du mouvement et de l'action, inséparables de leur corollaire : la cessation d'activité intentionnelle le jour du Shabat. Il devient donc évident que le principe de cessation intentionnelle d'activité propre au jour du Shabat n'est pas contredit par la notion de renouvellement perpétuel de l'œuvre des Dix Paroles de la création à partir du commencement. Il s'agit là en effet d'une différence dans l'ordre de la valeur et non d'une interruption de la réalité par un arbitraire "repos" de notre Créateur qui n'en a nul besoin et qui annoncerait la disparition de l'œuvre des Dix Paroles.


   C'est tout au contraire au terme de l'œuvre des Dix Paroles, aux six jours du commencement de la Création, que s'éclaire par la lumière du Shabat, en son temps, la finalité de cette œuvre, lors de l'engagement par Israël du respect des lois du Shabat. Dès le Shabat des Dix Paroles s'annonce la lumière intense des Dix Commandements révélés à l'évènement du Sinaï, dont les Dix Paroles du commencement de la Création apparaissent dès lors comme leur véhicule et leur support, Bemidbar Raba, 14, 11 : « Les Dix Commandements sont le monde intérieur des Dix Paroles ».


Shabat, jour de l'espérance des hébreux


   Par là-même, l'œuvre des Dix Paroles du commencement est définie comme contenant par rapport à un contenu, un récipient périphérique par rapport aux valeurs de l'intériorité. C'est le cercle par rapport à la droite, c'est-à-dire les lois impersonnelles de la nature soumises aux lois personnelles de la Torah. La création se trouve être l'extériorité concentrique et les Dix Commandements le point positif de l'intériorité. Le principe de cessation d'activité intentionnelle le jour du Shabat, par le seul fait du dévoilement de la sanctification du Shabat, relègue l'être des mondes et leur nature du niveau de la nécessité au niveau de la contingence. L'œuvre de la Création, le monde de la nature, fut nécessaire au déroulement de l'histoire d'Israël, mais elle tombe de niveau quand la cessation intentionnelle d'activité le jour du Shabat fut ordonnée à Israël.


   La sanctification du Shabat est définie par l'intentionalité de son observance, de son respect par le Peuple d'Israël et relègue les activités des jours de semaine comme moyens d'y parvenir. Paradoxe ! La cessation intentionnelle d'activité le jour du Shabat est le principal et les ouvrages des jours de la semaine sont contingents, seconds en importance, seconds en priorité, alors même qu'ils précèdent et préparent la venue du Shabat, Yirméyahou XXXIII, 25 : « N'était-ce Mon Alliance בריתי (Mes Shabats), Je n'aurais pas assigné de lois aux cieux et à la terre ».


   Ce qui est extrêmement difficile à la mentalité moderne d'appréhender. Comprendre que le monde de la nature est contingent, que les jours de la semaine importants en nombre deviennent seconds par rapport au seul jour où Israël arrête toute activité intentionnellement, au nom du Seigneur, est un exercice de longue haleine que seul l'entendement humain peut capter, après une longue initiation adéquate, justement en respectant le Shabat et les fêtes commémoratives de la Torah.


   Imitant l'arrêt intentionnel de la créativité de la Divinité le jour du Shabat, Israël s'arrête d'œuvrer intentionnellement le jour du Shabat, maîtrisant la fonction de l'entendement qui rend possible le renouvellement dans ce monde. Le Gaon de Vilna, Adéret Éliahou, Béréshit, 2. 3 nous fournit les clés de cet entendement : « C'est que, le Saint, Source des Bénédictions, renouvelle chaque jour, constamment, l'œuvre du commencement. Or, pour le jour du Shabat, ce renouvellement de l'œuvre originelle est préparé depuis la veille. Ainsi, le jour du Shabat, la Divinité interrompt même cette œuvre-là ; et c'est ce qui est écrit : “Car en ce jour; la Divinité interrompit toute son œuvre, ki vo shavat mikol mélakhto כי בו שבת מכל מלאכתו” Scrute et comprends » (Rav Yéhouda Askénazi, KM II, in fine, p. 341). Le principe du renouvellement chaque jour de la création originelle n'existe que la veille du Shabat pour aboutir à sa finalité, au principe de cessation intentionnelle d'activité le jour du Shabat.


Shabat, d'ordre humain


   Toute l'originalité de cette sublime institution du Shabat éclate dans cette étonnante fusion de l'élément religieux d'envergure cosmique universelle d'une part et de l'élément humain et social de l'autre, à l'indice de la collectivité d'Israël. En même temps, apparaît ici dans cette première version des Dix Commandements, la conséquence qui, sur le plan humain et social, découle du premier en date des principes religieux : « Jour de repos mis à part, consacré par le Seigneur » pour toute la communauté des croyants. Foi religieuse et exigence morale convergent ici dans une suprême unité. C'est la raison pour laquelle le Shabat trouve une place d'honneur dans les Dix Commandements qui, apparemment, ne comprennent que des prescriptions morales normales de caractère rationnel.


   L'aspect de morale sociale est plus accentué dans la deuxième version du Décalogue à la parasha Vaét'hanan, celle du Deutéronome, cinquième Livre de la Torah qui est la récapitulation des mitsvot par Moshé, notre maître, pour la génération qui va entrer en Érets Israël. La mise à part du Shabat, sa qedousha, n'est pas expliquée par les Six-Jours de la Création mais par des raisons d'ordre social clairement énoncées, Devarim V, 12-15 : «…Afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Tu te souviendras que tu fus esclave au pays d'Égypte et que le Seigneur, ton Dieu, t'en a fait sortir d'une main puissante et d'un bras étendu. C'est pourquoi, le Seigneur, ton Dieu, t'a prescrit d'observer le jour du Shabat ». Le Shabat est une garantie de l'égalité entre hommes. Dès lors, s'impose à nous le rapprochement à faire avec le devoir « d'aimer son prochain comme soi-même » (Vayiqra XIX, 18) puisque tous doivent « se reposer comme toi ».


   La motivation du Shabat, pour la génération de la sortie d'Égypte, est la création du monde. La motivation du Shabat, pour la génération qui rentre en Érets Israël, est la sortie d'Égypte. Tant que les Juifs restent en exil, en dehors de leur pays de prédilection, la motivation du Shabat reste la création du monde, de la nature aux lois implacables, nécessaires et obligatoires. Dès que les Juifs montent en Érets Israël, la motivation du Shabat est la sortie d'Égypte, la délivrance de la servitude, l'exit de la messianité impérialiste sans espoir, le goût de la liberté transcendante.
Témoignage vivant et éternel de la doctrine morale fondamentale des Hébreux, le Shabat est l'étendard du bien, du beau et du bon, de la justice et de la charité.