Béréshit : le monde du début

Michel AMRAM

Le recommencement de la Lecture.

À l'office du matin du premier Shabbat qui suit les solennités du premier mois de l'année, Tishri, les communautés juives du monde entier reprennent la Lecture de la Torah depuis le début ...


Force est de constater que les commentateurs ont expliqué de toutes les manières possibles ce premier verset du Pentateuque, et pourtant, il demeure énigmatique, comme s'il cachait un secret qui tient du prodige et qui n'a jamais fini de se révéler… à suivre. Ce secret du commencement Béréshit interpelle toute personne honnête qui lit ce verset, car chacun est à la recherche de son identité propre. Or, la Lecture de la Torah décrit et définit la Charte de l'identité humaine. Cette identité, que chacun recherche, serait toujours à proximité, directement accessible, mais de suite aussi très lointaine, scellée, hermétique. Notre identité authentique est une pérennité occultée non encore dévoilée, c'est-à-dire un secret qui se révèle au compte-goutte selon les évènements qui se déroulent au cours du temps de cette année, des années précédentes et de celles futures. Ce secret de l'identité humaine dans son absolu de perfection est une connaissance occultée actuellement mais que l'on pourrait posséder à condition de l'étudier et de l'approfondir, selon une initiation qui se transmet de père en fils et de maître à élève. Redoublant d'effort, il nous faut piocher dans les cieux des textes écrits et dans la terre des dires de tous les Sages du Talmud. Toutefois, cette recherche doit aussi s'éclairer des péripéties historiques et des bouleversements de la vie.


En effet, la Tradition hébreue se situe dans un monisme intégral de l'essence du monde, c'est-à-dire que tout est absolument en Dieu qui transcende le tout, ce que les savants appellent le panenthéisme radical : c'est le même Créateur qui a voulu le monde de vérité et qui a fait le monde de réalité. C'est le même Créateur qui fait exister la vérité dans son absolu de perfection et la réalité dans son absolu d'imperfection, à chaque instant et partout dans les mondes, aussi bien physiques que spirituels, réels qu'intuitifs. C'est ce qui fait que le monothéisme du Tnakh, la Bible des Hébreux, n'est pas le résultat d'une recherche de la pensée naturelle humaine, quand bien même aurait-elle une visée moniste et monothéiste, mais c'est une révélation de Dieu, du début à nos jours. Même si cette évidence est une catégorie de la foi, elle trouve son application dans le domaine de la réalité : depuis la création de l'Etat d'Israël, ce qui faisait partie des catégories de la foi devient l'évidence même d'une réalité qui se révèle à nos yeux éberlués. Il est évident pour l'homme de foi que tout est voulu par Dieu dans le monde de vérité et que le monde de réalité obéit en tout à la loi de vérité. Ce qui fait que ce que nous vivons en Érets Israël, sous l'égide de la réalité de l'État d'Israël, n'est que pure vérité.

Le alef et le bet

Tout découle d'une même question, tout revient à cette même interrogation : Qui suis-je ? Quelle est la condition de mon être ? Pourquoi et comment ? Pour qui ? Pour quel but ? Ce qu'en hébreu nous questionnons par lamah למה ? Mais ce questionnement du pourquoi de la fin ne peut se résoudre qu'en ayant une connaissance du début par le questionnement du commencement, comment cela s'est-il révélé, comment eikh איך ? Si mon identité authentique reste un secret enfermé dans la tour d'ivoire du premier verset, insondable à moi-même, secret qui dépasse toutes les explications et tous les commentaires, pourquoi donc a t'il été mis par écrit et lu chaque année de nouveau ?


Rashi s'étonnera de toujours, et nous après lui : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre : Rabi Yits'haq dit : Il n'était nécessaire de faire débuter la Torah que par la première des lois prescrites à Israël, Shémot, XII, 2 : « Cette néoménie sera pour vous le commencement de l'année ; il sera pour vous le premier des mois de l'année ». Pour quelle raison le texte commence-t-il par Béréshit, le récit de la Création du monde ? ». Parce que le premier verset aurait dû commencer par la première lettre de l'alphabet alef, qui signifie la catégorie de l'Unique, mais il commence par la lettre bet qui indique que la création, pour être cohérente à elle-même, est inscrite dans la catégorie de la dualité. Dès qu'il y a création, il y a dualité, car l'éloignement de la source de création s'accompagne de l'apparition de l'être autre que l'Être qui donne l'être. Dès qu'il y a un monde d'en bas, il y a dualité puisqu'il s'est détaché du monde d'en haut ; il y a deux, l'un et l'autre, le bien et mal. Autrement dit, le alef, le Un primordial, source de tout l'être, s'est caché avant le bet, et lorsque le alef se dévoile, c'est toujours à reculons, incognito et par miracle, par des prodiges dans le monde de la nature, Shémot, XXXIII, 23 : « Alors Je retirerai Ma main, et tu Me verras par derrière ; car Ma face ne peut être vue ».     Lorsque le alef אלף se montre c'est par en arrière, avec un mot formé des mêmes trois lettres, mais à reculons : פלא pélé, le miracle.


Lorsque le alef אלף descend par en bas, il se dévoile en pélé פלא. Ainsi l'Unité profonde se dévoile un peu : Elle aurait déjà voulu que l'être Israël respectât le premier des commandements prescrits mais pour ce faire, il fallait commencer par créer le lieu de cette révélation, depuis son commencement, Béréshit. Sinon, l'histoire aurait été incohérente et « mystique », elle aurait été une connaissance de l'ordre du mystère, impossible à posséder. Cela vient de ce que la notion de création du monde échappe à la raison humaine ; elle est renvoyée par la Torah à l'absolu du commencement, à l'impensable absolu. Si commencement il y eut c'est bien parce qu'il enferme en lui toute la création elle-même car cette création ne pourrait avoir lieu avant son propre commencement, dixit Rav Yéhouda Askénazi. C'est pourquoi la création est de l'ordre du miracle, un acte d'ordre moral par excellence, puisqu'à l'évidence le texte biblique ne veut dévoiler que secondairement le récit de la création jusqu'à la fin du Tnakh. Mais ce que le texte biblique, à l'infini recommencé, veut révéler primordialement, c'est l'inconnaissable alef, sujet du monde, qui donne un peu de Son Être à l'être.


Ceci échappe à toute analyse intellectuelle et nous le vivons dans l'espérance de la foi que, au renouveau de chaque année, l'insondable alef se révèle en adéquation à l'humanité dans son état actuelle, adapté à chaque génération. Alef se répercute à travers l'histoire jusqu'à nos jours partout où nous Le rencontrons, lorsque l'humanité est suffisamment mûre pour Le recevoir : depuis le Anokhi אנכי des Dix Commandements, depuis le É'had אחד du Shéma' Israël jusqu'à sa recherche de nos jours où nous voulons, de toutes nos forces et par tous nos moyens, Le rencontrer, à chaque instant, en tout lieu, surtout aux solennités décrétées par la Torah mais aussi aux récents miracles historiques et politiques dus à Son amour infini pour Sa créature : ahava אהבה. Ah ! L'amour !


La problématique de Rashi est la relation de Dieu à l'homme : elle passe en même temps par le Dieu des forces impersonnelles de la nature qui créa le monde par le bet dualiste, depuis son commencement, mais aussi affleure le Dieu de l'histoire de l'humanité et, par individuation, l'histoire personnelle d'Israël, אלוהינו Élohénou, notre Dieu, Dieu d'Avraham, Dieu d'Yits'haq et Dieu de Ya'aqov, par le alef Un et Unique. La relation de Dieu à l'homme est donc une affaire de famille, par filiation : les deux premières lettres de l'hébreu, alef et beth, forment le mot av אב, père. Or, depuis le alef-beth de notre patriarche Avraham, nous avons appris que ce sont les patriarches, par leur grand dévouement et leur attachement à Dieu, qui forment le chariot céleste, réceptacle de la Shékhina : haavot hem hamerkava האבות הם המרכבה (Béréshit Raba, 47 ; Talmud 'Haguiga, 14b).

La création : acte moral par excellence

Or, pour passer du Dieu des forces impersonnelles de la nature au Dieu personnel d'Israël, il y a de nombreux niveaux. Le Dieu Créateur de la nature, et donc des mois de l'année, a voulu qu'Israël respectât le premier des préceptes de la Torah, révélant ainsi un aspect de Son essence en tant qu'intervenant incessamment dans l'histoire de la nature par le biais de l'humanité israélite. Il s'agit de la rencontre de ce monde ici-bas et du monde qui vient, appelé le monde tout entier. But du projet de sainteté, il réclame la perception profonde des étapes pour y parvenir. Ce monde ci fait partie du monde futur idéal tout comme le passage du couloir étroit, l'antichambre, la préface, le prosdor fait partie du vaste salon, du vrai espace de vie (Mishna Avot, IV, 16). Et c'est ce qui fait tout le bonheur de ce monde : il est éclairé par le monde qui vient, car en fait il y adhère étroitement, il en reçoit toute la bonne influence.
  

La création considère donc deux modalités : la créature dont toute l'essence consiste à recevoir l'être et le Créateur dont toute l'essence consiste à donner l'être, par Sa parole. C'est en tant que Créateur qu'il devient nécessaire que Dieu Se révèle. Telle est notre réalité, elle "colle" au monde qui vient, et tout se passe comme si le dévoilement de la Divinité à Son monde passe par différentes étapes. Le récit de la Création est le dévoilement, par gradations, de Dieu au monde : depuis ce qu'il y a au-dessus de ce monde jusqu'à ce monde (Rav Tsvi Yéhouda Kook, Leçons Béréshit, 63).

Notre monde a donc deux niveaux différents : le niveau de réalité et le niveau de vérité du monde qui vient, projet du Créateur, projet qui existe déjà puisqu'il a été projeté par Sa pensée ma'hshévet haboré מחשבת הבורא, le monde de la pensée du Créateur 'olam hama'hshava עולם המחשבה.

Pour faire exister le monde de vérité la Torah emploie le verbe baro ברא d'où Béréshit bara, au début Dieu créa ; c'est le monde de l'Idée de la Création 'olam habériya עולם הבריאה. Pour faire exister le monde de réalité, la Torah emploie le verbe 'asso עשה, faire, 'olam ha'assiya עולם העשיה, monde de l'extériorité de l'action, celui de la matière et de la corporéité exprimées, la gashmioutגשמיות .