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"Ki Tétsé"

Dr Michaël Aboulafia

Le mieux est l'ennemi du bien



Parfois, on a l'intuition qu'il n'y a pas mieux que le bien incomplet, au sens où Rabbi Na'hman de Braslav disait : "Il n'y a pas plus parfait qu'un cœur brisé".

A notre génération, nombreux sont ceux qui souffrent d'un "Trop de lumière et d'un trop peu de réceptacles" (terminologie empruntée à la Cabbale : ils sont dans l'incapacité de recevoir la lumière, au sens spirituel le plus général, qui émane de l'extérieur), entendu par-là qu'ils ont du mal à se restreindre pour être à même d'intégrer le Bien dans son infinitude. Untel, par exemple, aura décidé de ne plus pratiquer la Torah parce que, voulant servir l'Eternel avec perfection et ne pouvant plus supporter ses fautes, il se disait : "Ou tout ou rien". Or il n'y a pas plus grande erreur que celle-là.

A priori, nous prions pour que règne le bien mais a posteriori nous présentons que la désharmonie que l'Eternel a mise sur notre chemin participe en fait de l'harmonie. Une mélodie simple qui répète toujours la même note, sans modulations pour la diversifier est monotone. En revanche, lorsqu'elle est toute de "forte" et "piano", d'accords dissonants aussi, qui ressemblent à des grincements, elle finit par être saisie comme partie intégrante de l'harmonie cosmique et comme création authentique. En effet, une création ("yétsira") sans pulsions ("yetser", mots de la même racine), n'est pas création. Pour l'être, elle doit englober l'Etant sinon elle n'est plus qu'une vulgaire copie vide de signification.

Le beau est une expression du particulier, et il n'y a de particulier que lorsque s'exprime la clameur personnelle et individuelle, éventuellement dissonante. Mais à éloul, on s'éveille à la mélodie harmonieuse de son âme par la clameur du chofar. Ainsi, le moins bien est meilleur que le très bien. Soit, à titre d'exemple, deux jeunes gens qui commencent leurs classes. "L'excellent" fera tout pour ne pas tomber à l'exercice ; mais s'il tombe, il risque de ne plus jamais se relever, ce qui n'est pas le cas pour le "bon" qui sait essuyer un échec.

Vivifier notre âme c'est éprouver le mal sans toutefois se laisser influencer par lui, et se construire par l'échec. Le bien n'est pas forcément agréable. Ainsi, on a du mal à se montrer intransigeant à l'égard d'un petit enfant ; ce n'est pas agréable et pourtant c'est bien. Constamment, on doit avoir en pensée qu'on ne peut vivifier l'esprit que par l'effort et la souffrance, qu'il n'y a "encens", avec son pouvoir de faire cesser l'épidémie (Nom. XVII, 14) qu'avec le galbanum, ingrédient qui dégage une mauvaise odeur, que "Tu aimeras ton prochain comme toi-même", Le "prochain" ("ré'é") étant de la même racine que le "mal" ("ra"), que le mal de ton prochain fait encore partie du bien, de l’harmonie qui nous unit les uns les autres et qu’une condition de l’amour c’est de reconnaître l’existence du mal sans toutefois lui permettre de nuire.

L’accepter et apprendre comment le supporter, c’est être à même de le maîtriser.



Rav Yoram Eliyahou

"Je suis à mon Bien-aimé et mon Bien-aimé est à moi



Du verset (Can. VI, 3) : "Je (le peuple d'Israël) suis à mon Bien-aimé (Dieu) et mon Bien-aimé est à moi", nos Sages ont décelé une allusion sur le caractère intrinsèque du mois d'éloul : les initiales des mots qui le composent forment le nom "éloul". De là, ils ont appris que tout spécialement durant ce mois, on doit repenser la relation au "Bien-aimé" en réfléchissant sur le but de l'homme et le sens à donner à ses actions.

Dans son "Dérekh 'Ets Ha'haïm (dans certaines éditions, à la fin du Sentier de Rectitude), Rabbi Moshé 'Haïm de Luzzato explique la manière de procéder à cet examen de conscience, exigence permanente pour celui qui souhaite accomplir convenablement le culte divin. « On passe le plus clair de son temps, écrit-il, à faire le bilan de ses affaires, occupation qui vise la vie de l'instant. Pourquoi ne prêterait-on pas attention ne serait-ce qu'une heure à penser sur ce qu'est l'homme, sa destination ce que l'Eternel attend de lui, vers où le mène la gestion de ses affaires, etc. ? Plongé dans son travail et dans le train-train de la vie quotidienne, il ne prend pas toujours le temps de méditer ces considérations. Mais à l'époque d'éloul et des "Dix Jours de Téchouva" (de retour vers Dieu et vers soi, entre Rosh Hashana et Kippour), jours tout particuliers où l'Eternel est spécialement disposé à agréer aux demandes, il s'entend dire : "Arrête ! Réfléchis ! Le monde a une finalité ! En es-tu conscient ? Orientes-tu tes actes dans le sens de cette finalité ?" Et lorsqu'il accomplit cet effort sur lui en tant que "Je suis à mon Bien-aimé", il bénéficie de l'assistance divine et éprouve l'éveil et la volonté d'aspirer au sacré en tant que "Mon Bien-aimé est à moi"».

Dans cet esprit, l'auteur du Séfat Emet enseigne "Qu'essentiellement, Je suis à mon Bien-aimé" doit se comprendre ainsi : savoir qu'on n'a été créé que pour servir Son Créateur ; "Et mon Bien-aimé est à moi", que l'existence du créé et le Dévoilement de Dieu n'ont d'autres buts qu'Israël, appelé "Réchit" ("but premier")".

Cet examen de conscience prend toute son importance précisément à la veille de Rosh-Hashana, moment où chaque année, le créé se renouvelle. C'est pourquoi, poursuit l'auteur du Séfat Emet, on doit avoir clairement à l'esprit que le monde n'a été créé que pour notre peuple et que ce dernier n'a pour tout objectif que celui de faire la Volonté du Créateur. C'est pourquoi à éloul on doit se couper des vanités de ce bas-monde et se vouer tout entier au culte.

Dans son sublime ouvrage, Orot Hatéchouva (2, 10), le Rav Kook écrit : "La "téchouva" est la vie dans son renouvellement. Elle ne peut qu'en modifier positivement les valeurs." On peut expliciter ces considérations dans le sens général de cet article. A cette période de l'année, on réfléchit sur la valeur de notre vie au sens où nos Sages prescrivaient : "Sache d'où tu viens… et où tu vas" (Maximes des Pères 3, 1). En soi, cette réflexion "renouvelle" notre vie en lui assignant une valeur et une finalité.

Si nous savons tirer convenablement tout le parti de cette période, nous aurons le privilège de rendre notre vie meilleure, pour notre bien et pour celui de l'humanité tout entière.

(Traduit et adapté par Maïmon Retbi)