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"Emor"

Rav Shlomo Aviner

De l'interdiction de frauder le fisc


Question : Est-il permis de travailler chez un employeur ou d'acheter chez un marchand qui fraude le fisc ?

Réponse : La fraude fiscale est du vol, qu'il concerne le simple particulier ou le public. Ce dernier reçoit de l'Etat des services en contrepartie des impôts. Celui qui fraude le fisc en reçoit aussi, bien qu'il ne paie pas pour eux. Si, par exemple, on achète sans reçu, on s'associe au fraudeur et on n'est pas moins voleur que lui. C'est pourquoi, relativement à votre question, vous devez dire à votre employeur que vous êtes en dehors de ses malversations, même au risque d'être limogé. Il est interdit de transgresser la Torah même si la subsistance devait en dépendre. On n'est pas tenu de pratiquer une "mitsva" positive", celle des "téfilin", par exemple, si on n'a pas l'argent suffisant pour s'en procurer, contrairement à une transgression qu'on n'a pas le droit d'accomplir même si on devait perdre beaucoup d'argent (Responsa Or. 'H. 656). Dans certains cas très particuliers, nos Sages ont permis d'enfreindre une interdiction d'ordre rabbinique si, en l'observant, on devait perdre beaucoup d'argent ; mais dans le cas présent, c'est d'une transgression émanant directement de la Torah, voler, qu'il s'agit. C'est pourquoi on doit donner sa démission si on se voit impliqué dans des malversations.

D'après la loi (laïque), lorsqu'on sait qu'il y a malversation, fraude fiscale, par exemple, on n'est pas tenu d'en rendre compte, contrairement à un délit de droit commun, meurtre, "coups et blessures" ou vol, par exemple, mais la loi rabbinique le prescrit, suivant le commandement de restituer un "objet perdu", au sens le plus général de l'expression ; dans le cas présent, "restituer" l'argent volé au public, en vertu du commandement de la Torah : "Ne reste pas indifférent quand la vie de ton prochain est en danger (Lev. XIX, 12). Maïmonide, entre autres, a lui aussi érigé en loi rabbinique l'obligation de témoigner lorsqu'on a connaissance d'une "fraude", au sens général du mot, pour empêcher de léser telle personne. Cependant, cette loi rabbinique est complexe car elle fait intervenir les lois relatives à la médisance. L'auteur du 'Hafets 'Haïm explique que pour être autorisé à "dire du mal d'autrui" on devait satisfaire à plusieurs conditions : parler à fin positive, avoir cette intention à l'esprit, ne pas pouvoir obtenir autrement le but recherché, etc. Par-là, bien entendu, nous n'incluons pas le fonctionnaire du fisc qui travaille en vue de faire prévaloir la loi et qui accomplit une grande "mitsva". Mais dans le cas du simple particulier, la question, répétons-le, est complexe, car il y a risque qu'une atmosphère de dénonciation collective s'instaure dans le pays.

Nous ne saurions interdire de travailler chez un employeur qui enfreint la loi ou qui profane Shabbat, pourvu qu'on ne soit pas impliqué dans l'interdiction, trouver une source de subsistance n'est pas chose facile !

On doit prendre en compte trois considérations quant au fait d'acheter chez un marchand ou de faire appel au travail ou aux services de personnes qui fraudent le fisc :

  1. L'acheteur n'est pas tenu de chercher à savoir si le vendeur tient des livres de compte ni de demander un reçu, ni d'après la loi laïque ni d'après la loi rabbinique. Néanmoins, on aura accompli un commandement positif (non obligatoire) si on en exige un.

  2. Si on sait que le marchand ou celui qui propose un travail fraude le fisc, on ne doit pas avoir affaire à lui sous peine d'avoir le statut "d'acheter d'un voleur" et, d'une certaine mesure, de devenir son associé. Faute de clients, le fraudeur renoncera à ce comportement, un peu au sens où nos Sages constataient que ce n'était pas la souris qui volait mais son trou. Si elle n'avait pas eu d'endroit où cacher sa nourriture, elle n'aurait pas volé.

  3. Si le marchand propose une réduction si on le paie en espèces sans demander de reçu, non seulement on aide le "voleur" mais encore on le devient soi-même, deux voleurs qui se partagent le bénéfice de leur fraude !

Constatons en passant avec tristesse qu'en général, on respecte les prescriptions des rabbins pour ce qui a trait aux lois relatives à la "kashrout" (à l'alimentation) mais pas au "vol", au non respect des droits d'auteurs ou aux fausses déclarations d'impôts.

Rav Elisha Aviner

Un récit édifiant


Voici le résumé succinct d'un récit édifiant du Rav Yo'hanan Frid qui illustre la vocation éminemment éducatrice du Rav Tzvi-Yéhouda : Où est 'Anat ?

Il y a quelque cinquante ans, le kibboutz Tel-Yossef demanda à la yéshiva du "Merkaz Harav" de leur envoyer deux jeunes "avrekhs" (hommes mariés qui vouent leur vie à l'Etude de la Torah) pour participer à un symposium avec, pour thème : "Que font les jeunes durant leurs loisirs ?" Arrivés sur place, ils durent prouver que le style de distraction des étudiants en yéshiva était le bon, et remplir un questionnaire sur leur genre de distractions.

Lorsque ce fut leur de tour de parler, ils expliquèrent qu'ils n'avaient pas de temps pour des loisirs parce l'étude de la Torah et la prière ne le leur en laissaient pas, réponse qui surprit l'auditoire, si bien que le débat s'orienta vers d'autres sujets, le monde spirituel des étudiants en "yéshiva", l'Etude, leur enrôlement et celui des jeunes filles dans l'armée, etc.

Après une heure et demie, une jeune fille, 'Anat, prit la parole : "Si vous êtes si bons, que pouvez-vous apprendre de nous ? – Qu'avez-vous à nous proposer, lui rétorqua l'ami de Yo'hanan d'un ton un peu hautin ?" On fit taire la jeune fille, elle dérangeait ! Le débat continua.

De retour à Jérusalem, le jeune "avrekh", Yo'hanan Frid, fit le compte-rendu du voyage au Rav Tzvi-Yéhouda. "Et qu'avez-vous répondu à cette jeune fille, leur demanda le grand Maître ?" – "Qu'avait-elle à proposer ? Elle garda le silence". Durant vingt minutes, le Rav les fustigea violemment. Avoir voyagé jusque là-bas et n'avoir rien à apprendre des gens du "kibboutz" !" Puis il se mit à leur donner comme exemples l'amour d'Eretz-Israël, la relation à la terre, le travail, la vie communautaire, etc. Le Rav ne comprenait pas ce qui leur était arrivé ! Cet événement, avouait lui-même le Rav Frid, continuait à inspirer sa vie.

Par-là, le Rav Tzvi-Yéhouda enseignait qu'on devait apprendre de tous, de l'implantation agricole, en particulier. Pour les jeunes, même après un demi-siècle, ce message est toujours d'actualité, surtout pour ceux qui tendent à dénigrer ceux qui ont des opinions différentes des leurs. Certes, nous avons de quoi enseigner aux autres mais la réciproque est vraie. Ne pas apprendre d'autrui est le signe d'un manque de profondeur ou d'un manque de volonté d'approfondir.

Un peu avant "Pessa'h", lors d'une excursion, nous avons rencontré un groupe appartenant au mouvement non religieux des "Eclaireurs". Assis sur le sol, il écoutait un bref exposé d'un inspecteur régional spécialement invité pour parler de l'obligation de veiller à la propreté lors de promenades en Eretz-Israël. On devait, lui dit-il, mettre dans des sacs en plastic même les saletés que les autres avaient laissées. Puis passa un autre groupe de jeunesse religieux. Je fis remarquer à ses moniteurs qu'on devait prendre à notre compte l'idée des "Eclaireurs", écouter un exposer sur l'importance de veiller à la propreté des parcs protégés et autres sites naturels, je fis l'éloge des "Eclaireurs" et j'ajoutai qu'on avait à apprendre d'eux. L'un des moniteurs–-de notre courant religieux- répondit avec mépris "Ramasser les ordures, c'est la seule chose qu'ils savent faire". Il ne dit rien de plus mais son intention était claire : "Nous, nous avons un sac de valeurs empli de Torah, de "mitsvot", d'amour d'Eretz-Israël, etc.". Quoi donc y a-t-il à apprendre d'eux ? Si peu que cela ne vaut pas même la peine d'en parler ! D'autant plus que ce pour quoi on peut les louer, est coupé de la Torah !"

A l'époque, je n'avais pas encore ouï dire du récit du Rav Yo'hanan Frid et je répondis du mieux que je pus. Inspiré par un célèbre article du Rav Kook paru dans Orot, je lui expliquais que la société israélienne était divisée en de nombreux groupes et que chacun d'eux détenait un certain nombre de valeurs et qu'ensemble ils formaient l'univers spirituel et moral de la nation. C'est pourquoi, ajoutais-je, on ne devait pas mépriser celles d'autres groupes, même s'ils étaient "coupés de la Torah". Au contraire, on devait se réjouir des valeurs incarnées ailleurs car elles palliaient un manque et complétaient notre monde des valeurs.

(Traduit et adapté par Maïmon Retbi)